Emergence économique

C’est assez osé de se lancer dans le décryptage d’un vocable technique propre à une discipline scientifique qui échappe aux non-initiés, mais il n’est guère d’imposture intellectuelle chez l’historien de l’immédiat, soucieux de recadrer une notion galvaudée. En réalité, la duperie de l’indépendance et son net corollaire de paupérisation, des ajustements structurels aux nouvelles notions de la diplomatie néocolonialistes, ont installé chez les politicards sous les tropiques, la ritournelle d’émergence économique. Attention, il ne m’est d’aucune audace d’honorer la plume de l’afro pessimisme, appelée à disparaître des magazines de développement avant-gardistes comme celui que vous lisez en ce moment. Dans son ouvrage « L’Homme et l’évolution » et loin de tout baragouin économique, Vandel considère qu’il convient de rechercher les innovations qu’apporte au monde, chaque nouveau palier évolutif et c’est ce fait que l’on désigne parfois par le terme d’émergence. C’est à croire que l’émergence économique renvoie de façon plus banale à l’abri d’un certain nombre de manquements élémentaires dus au pouvoir d’achat, bref un statut pour le moins décalé de la précarité avancée en deçà du seuil de pauvreté.

La quasi-totalité des Chefs d’Etat africains ont fait le choix de placer leur projet politique sous le label de l’émergence. C’est comme à la mode, si bien que l’émergence qui n’avait que quelques géniteurs internationaux, recrute désormais ses parrains dans tous les refrains de campagne électorale. Le premier à utiliser le terme « marchés émergents » en 1981 est Antoine Van Agtmael, économiste néerlandais à la Société financière internationale, pour parler « de pays en développement offrant des opportunités pour les investisseurs ». En réalité, les pays émergents sont des pays dont le PIB par habitant est inférieur à celui des pays développés, mais qui connaissent une croissance économique rapide et dont le niveau de vie ainsi que les structures économiques convergent vers ceux des pays développés. Autrement dit, parler d’émergence signifie que l’on se compare à ceux qui en ont franchi le cap ; c’est, surtout, parler de changement. Au cours d’un point économique de la Direction de la prévision et des études économiques, les économistes examinant le concept d’émergence économique se confortent de la position du Sénégal. La question est là. Le Sénégal ressemble-t-il à l’Afrique du Sud, l’Egypte, le Botswana, la Lybie ou le Cap-Vert, considérés par les experts comme étant pré-émergents ? Pour ne pas oser la comparaison avec les pays émergents comme la Tunisie, l’île Maurice et le Maroc, les pays post-émergents comme la Chine, la Malaisie. Il ne me plaît pas plus qu’à vous de voir les politiciens distinguer l’ambition de la réalité, le potentiel de l’utopie, la gouvernance de la démagogie et donc le pragmatisme émergent de la gabegie. Sinon, projeter la croissance à 5% en 2015 ne serait pas assimilé à une émergence imminente. Il y a dans nos sociétés du tiers monde africain, une forte demande de bien-être de la part des populations victimes de paupérisation rapide et étendue. La mauvaise gouvernance, ce mal ‘’incurable’’ de nos administrations, étant la première cause de tous les déficits. Malheureusement, une minorité chantre de l’émergence économique détient toujours la majorité des richesses. Ce schéma constitue une bombe sociale à retardement, dont l’explosion est retardée justement par les promesses et les programmes électoralistes. Parmi les critères de définition des pays émergents, sont souvent cités les changements structurels comme la rénovation juridique et institutionnelle, le passage d’un type de production agraire et artisanal à un type industriel, l’ouverture au marché mondial des produits et services et aux flux internationaux de capitaux. D’où vient-il que des cadres du pouvoir ou des candidats avides de bonnes grâces de l’Etat, à court de promesses, tympanisent l’opinion avec la notion d’émergence économique alors qu’ils ne croient en rien, mais alors en rien du tout ? Les spécialistes proposent des critères d’émergence plus objectifs, basés sur les revenus intermédiaires ; soit un revenu par habitant en parité de pouvoir d’achat compris entre 10 et 75 % du revenu moyen de l’Union européenne. Ce qui exclut les pays les moins avancés et les pays riches. Il y a aussi la croissance et le rattrapage économique, c’est-à-dire des pays qui ont connu une croissance supérieure à la moyenne mondiale. Ils connaissent donc une période de rattrapage économique et pèsent de ce fait de plus en plus lourd dans la création mondiale de richesses. Enfin, on retient les transformations institutionnelles et l’ouverture économique, en parlant des économies qui ont connu une série de transformations institutionnelles profondes qui les ont davantage intégrées aux échanges mondiaux. L’émergence économique est donc en grande partie issue de la mondialisation. L’économiste et non moins propagandiste Moubarack Lô définit le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Kenya et le Cameroun comme étant des pays à même de remplir les critères précédents dans 10 ans, les qualifiant de potentiellement émergents. Monsieur Lô qui se projette dans un Sénégal pays émergent en 2022, ajoute lui-même que le rêve nécessite l’accès aux ressources et des réformes structurelles profondes dans l’éducation, le capital humain et une harmonisation des plans. Dans une interview à la presse, son confrère et non moins politique Mamadou Lamine Diallo soutient que l’émergence exige une élite politique nationaliste, qui accepte l’esprit scientifique et citoyen. Le député de la majorité et auteur de « Le Sénégal, un lion économique ? » reconnaît cependant que la phase de convergence des 8 pays de l’UEMOA, qui devait se terminer en 2003, s’est prolongée jusqu’ici, ce qui fait que la phase de croissance, qui devait suivre, tarde à se mettre en place. La croissance reste faible dans l’Union, au regard de la persistance de la pauvreté et des exigences de l’émergence”. Celle qu’on présente est une croissance quantitative relevée par la banque et la téléphonie, l’Etat ne prêtant aucune garantie à l’activité agro-industrielle, à côté des taux directeurs impraticables des crédits à la Banque centrale. Pourtant, l’ancien cadre de la BCEAO et de la commission de l’UEMOA préconise la relance de l’investissement, notamment dans l’agriculture et l’élevage et la modernisation du secteur informel. Malgré les discours politiciens, ce postulat affronte fort nettement la réticence du Sénégal à limiter ses importations pour dépendre de sa propre production dans plusieurs filières agricoles, à l’exemple du riz. L’unique structure bancaire promouvant l’activité agricole - à savoir le Crédit agricole, qui n’a vu le jour qu’en 2008 - n’a pas excédé jusqu’ici le taux de 1% de capital pour les paysans. Il est donc temps que les privilégiés qui ont trouvé le raccourci de s’abriter finalement sous les lambris du pouvoir, se gardent de manipuler les mots d’espoir, juste pour leur beauté électorale. Alors qu’ils sont conscients que le chemin est encore long et qu’ils peuvent mieux faire.

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