La bisbille qui s’est malencontreusement installée entre les acteurs du tourisme et leur ministre de tutelle n’est à l’avantage de personne et doit impérativement être réglée. D’autant que le Plan Sénégal émergent (PSE) ambitionne de faire du secteur un des principaux leviers de la croissance et que c’est l’une des cinq grappes de la Stratégie de croissance accélérée (SCA). Car quoi qu’on en dise, après l’année 2012 marquée par un profond marasme dû aux élections en France et au Sénégal,  la saison 2013-2014 qui prend fin aura encore été au creux de la vague par rapport aux années fastes. Et à moins de renouer le dialogue pour redynamiser le «partenariat entre l’Etat et le secteur privé», gage des succès d’antan, la reprise n’est pas pour demain. Alors que d’importants chantiers attendent, comme la réhabilitation et la protection des plages qui disparaissent sous les coups de boutoir de l’érosion côtière, menaçant le plus rentable des produits (le balnéaire), les autres produits (religieux, historique, scientifique) en étant encore à leurs balbutiements.

Il y a urgence ! Car, si les professionnels du secteur touristique et la tutelle ne parlent plus le même langage, avec deux conférences de presse séparées (les 3 et 6 mars) pour se lancer des piques -même à fleurets mouchetés- on doit admettre que sur certains points, tous les acteurs font chorus. D’abord, que le secteur va mal ne fait l’ombre d’aucun doute. Ensuite, les aspects négatifs sont clairement identifiés : vétusté des infrastructures, déficit de promotion, introduction du visa et harcèlement des touristes, voire insécurité. La liste est loin d’être exhaustive. Enfin, de tout temps, le dynamisme du secteur a été impulsé par un fort partenariat entre l’Etat et les  professionnels, chacun dans le domaine qui lui est dévolu. Pour commencer par ce dernier point qui est le plus important, il suffit juste de se rappeler que si le tourisme a connu un succès sans précédent depuis Samba Yéla Diop jusqu’aux années 90, c’est grâce à la Petite Côte qui a été aménagée par l’Etat pour attirer les investisseurs. Dont les apports n’ont permis de réaliser que des infrastructures légères et à moindre coût, sans d’ailleurs réinvestir par la suite pour l’essor du secteur et le renforcement de cette localité. Cette vérité appelle deux commentaires. D’abord, il faut dire que seule la puissance publique peut le faire et que la vision qui s’accroche à la diversification (tourisme historique, culturel, scientifique) pèche justement, comme l’avait souligné feu Ousmane Masseck Ndiaye lors du retour du département dans l’architecture gouvernementale, par manque de mise en valeur du patrimoine (mosquées omariennes, Palais du Baron Roger, circuit religieux, etc.). Nous n’en voulons pour preuve que l’état de délabrement des parties non aménagées du palais du gouverneur de Saint-Louis, qui a pourtant été le théâtre de pans importants de l’histoire coloniale, dont le procès de Cheikh Ahmadou Bamba. L’aménagement participe donc indirectement au climat des affaires, parce que les investisseurs ne vont que là où le terrain a été bien balisé.  A juste raison… de rentabilité financière. «Certains secteurs jusque-là retenus dans cette stratégie (la SCA –ndlr) sont peu attrayants pour l’investisseur, en ce qu’ils ne lui offrent pas une profitabilité élevée. C’est le cas des industries textiles et du tourisme». Nous citons une récente note de la Dpee (voir son site).

Un secteur à profitabilité peu élevée 

D’un autre côté, même si les dessertes aériennes vers Saint-Louis et Ziguinchor sont du ressort des privés, c’est d’abord l’Etat qui signe les accords, bien qu’on soit obligé d’admettre la réalité d’une bonne maîtrise de l’espace aérien, prônée par le ministre Oumar Guèye. Il est aussi indiscutable que les infrastructures routières relèvent de l’autorité étatique. La question soulevée par les acteurs est poignante. Car lors de la conférence de presse du jeudi 6 mars, ils se sont tous signalés, dans le sillage du représentant du syndicat d’initiative du Sine Saloum, lequel a dénoncé «la dégradation quasi-totale de toutes les voies menant aux zones de Palmarin, Ndiosmone et autres îles du Saloum». Même son de cloche pour Tambacounda, où le président du syndicat d’initiative a noté que certains réceptifs tiennent encore grâce aux séminaires et ateliers - comme partout ailleurs.  L’occasion de le confirmer a été donnée aux journalistes lors de deux déplacements les 2 et 14 février, où ils ont pu trouver sur place des lits encore disponibles dans deux hôtels. Du jamais vu, naguère, en pleine saison touristique. Dans un hôtel de Saly, sur une capacité de 100 chambres, 50 avaient été occupées par les séminaristes et seulement 32 par des touristes acheminés par un opérateur étranger.

La réception constatait par la même occasion que certains habitués  n’avaient pas caché leur déception en voyant l’état des plages malgré le mur de protection. L’érosion côtière qui est incriminée relève également de la prérogative de l’Etat. Car les maigres efforts de lutte déployés par les hôteliers ne constituent qu’une goutte d’eau dans la mer ( !), tant le phénomène a atteint des proportions inquiétantes. A l’ouverture de la saison touristique, le 29 novembre 2013, le Président Macky Sall l’avait si bien compris qu’il a promis d’y apporter des solutions. Le ministre Oumar Guèye semble être dans les mêmes dispositions, puisque le Sénégal ne peut envisager l’abandon du balnéaire qui lui a valu tant de succès.

Dichotomie entre relance et développement

Les griefs sont donc partagés et une fois les causes identifiées, il est plus important de se tourner vers les solutions que de se renvoyer la balle. C’est dans ce sens qu’il faut lcomprendre les propos du ministre du Tourisme, qui a indiqué lors de sa conférence de presse du lundi 3 mars, le lancement d’un «plan stratégique avec un programme prioritaire de développement touristique». Mais s’agit-il de «booster la croissance du secteur», comme on le lit dans l’article ? Ne s’agirait-il pas plutôt de relever un secteur dans l’agonie ? Il semble que c’est là que repose la dichotomie  entre les notions de relance et de développement du tourisme, mise en exergue par le président Racine Sy. Car lorsqu’en certaines zones déjà bien dotées et ayant fait leur preuves (Saly, Mbour, Mbodiène, Cap Skiring, principalement), on appelle à des efforts de réhabilitation et de renforcement des infrastructures ; dans d’autres, il s’agit véritablement de  mettre en place les conditions de l’essor  du secteur (grande côte, Joal Fignon, tourisme religieux, etc.), sans compter les déficits relevés dans des domaines qui se sont essoufflés, comme la formation et l’animation.

Dans une précédente enquête à Saint-Louis, nous relevions en effet des inquiétudes qui ne sont pas du lot des questions soulevées dans l’actuel différend. Pourtant elles émanent de deux acteurs majeurs et neutres. Mme Awa Badji du service régional du tourisme de Saint-Louis, s’inquiétait en novembre 2012 du rétrécissement de la saison qui, d’octobre à mai dans les années fastes, ne durerait plus que de novembre à mars. On peut le constater en ce mois de mars sur la petite Côte et à Dakar. Quant à M. Ben Jalloun du Syndicat d’initiative, il se plaignait du manque de formation des personnels, notamment des guides touristiques «qui devraient se comporter en ambassadeurs de la destination Sénégal». Avec l’insécurité, le harcèlement, la vétusté des réceptifs, l’état des routes, la cherté de la destination et l’introduction du visa, les autorités sont comme confrontées aux douze travaux d’Hercule. Ce sont autant de préalables à régler pour réussir la mission dévolue à la nouvelle Agence sénégalaise de promotion touristique initiée par le Président Macky Sall et qui est au cœur du débat (voir l’encadré). Car s’il faut bien penser à diversifier les pays émetteurs, qu’ils soient asiatiques ou africains (exigeant sans doute des produits adaptés non encore disponibles), encore faudrait-il résoudre les problèmes actuels, et mettre en place les capacités, la qualité et l’animation nécessaires. Une raison supplémentaire pour saluer le PSE, si tant est qu’il soit «en parfaite adéquation» avec le plan stratégique, tel que l’a estimé Oumar Guèye.