La divination garde une importance particulière dans la société. Les prédictions souvent fausses de ces devins n’entament en rien la confiance accordée aux médiums.

Les fausses prédictions des voyants Selbé Ndom et Serigne Bassirou Ndiaye soulèvent une vague d’indignation dans l’opinion. Pourtant, ils n’en sont pas à leurs premiers  revers. Selbé avait déjà trébuché dans ses pronostics dans d’autres combats. De même que Serigne Bassirou Ndiaye. Ce dernier, lors de la présidentielle de 2012, avait prédit la mort d’Abdoulaye Wade avant l’échéance. La suite est connue. Malgré leurs erreurs régulières, preuve de l’approximation de leur «science», les Sénégalais font foi aux prédictions de ces pythies. En effet, le caractère confus et imprécis de l’énoncé du voyant est un atout indéniable. Des assertions vaseuses sont servies par les voyants à la clientèle angoissée. «Il y a un enfant qui se profile à l’horizon». «C’est toi ou une proche personne  de ton entourage. Tu vivras longtemps». «Tu as de la chance, mais il faut faire des offrandes». De telles affirmations sont tellement vagues qu’elles coïncident forcément avec certaines préoccupations du client à la recherche de réponses à ses questionnements existentiels. Les «psychologues à la petite semaine» savent capter l’attention de leur interlocuteur. «La voyance et les horoscopes ont des énoncés suffisamment larges pour être validés subjectivement par un grand nombre de personnes», constate le Pr Henri Broch du laboratoire de zététique de l’université de Nice-Sophia Antipolis dans son ouvrage intitulé Au Cœur de l’Extra-Ordinaire, cité par le magazine Marianne. Le chercheur sur la divination ajoute que : «certaines prédictions pourront tomber juste, d’autres seront fausses. Là encore, le cerveau retiendra plus facilement celles qui se réaliseront. Et les réalisations  pourront tenir aussi bien de la coïncidence que de la suggestion». En effet, au cours de la consultation, les clients fournissent beaucoup d’informations aux devins sans s’en rendre compte.

Les Xoy (séances de divination) des Saltigués organisés chaque année par l’Ong Prometra  sont illustratifs de l’imprécision des prédictions divinatoires. Les Xoy prennent souvent les relents d’une joute de divination mettant en scène plusieurs oracles dont les prédictions sont parfois contradictoires. «Il y aura une très grande tension avant les élections présidentielles. De graves conflits seront enregistrés. Le pouvoir tombera dans les mains d’un militaire. Il dirigera le pays jusqu’à l’organisation de nouvelles élections», pronostique  Ablaye Ndiaye, Saltigué de Diadiak lors de l’édition de 2011. Des prédictions démenties par Ibrahima Ndiaye. Ce dernier soutient que «: «C’est Macky Sall qui prendra les rênes du pouvoir. Les esprits me l’ont montré, et c’est très clair». De ces révélations contradictoires, l’opinion n’a retenu que les éléments qui ont eu lieu par la suite. La mémoire collective procède de façon sélective sur les pronostics des Saltigués. C’est le cas, lorsque le Saltigué Fodé Diouf affirmait que : «Abdoulaye Wade ne sera pas réélu en 2012 et son fils ne sera jamais président du Sénégal, même s’il postule jusqu’en 2052. Pour les élections, beaucoup de sang coulera avant et après le scrutin. Toutes les régions sont concernées. Même Fatick n’est pas épargnée. Ce qui fait qu’elles n’auront même pas lieu à la date fixée. Elles seront repoussées jusqu’à nouvel ordre». Cette déclaration s’est montrée fausse en partie puisqu’il n’y a pas eu de violence post électorale et l’élection présidentielle s’est tenue à date échue, contrairement à ce qui a été dit par l’un des Saltigués. Mais, l’opinion à tendance à ne retenir que l’assertion confirmée par les faits. «Ils sont plusieurs et ne peuvent certes pas dire la même chose sur le même sujet. De ce fait, leurs prédictions sont forcément contradictoires. Donc, c’est déjà une erreur fondamentale, comme le font les journalistes, de dire : (Les Saltigués ont dit…). Quand une chose arrive, on dit à tort que (les Saltigués l’avaient dit), au lieu de dire quel est le Saltigué qui l’avait dit. De plus, on ne retient que ce que l’on veut bien retenir, car la mémoire reste très sélective, partielle voire partiale dans ce domaine des prédictions», analyse le Pr Ibrahima Sow, directeur du laboratoire de l’imaginaire de l’Ifan.  L’imprécision, un critère commun aux prédictions des devins. Les sibylles modernes se servent de cette recette magique qui empêche les observateurs de vérifier l’exactitude de leurs prévisions. C’est dans ce manège que les Saltigués annoncent de façon presque invariable «la disparition d’une grande personnalité». Sachant qu’il s’agit d’une probabilité qui a de fortes chances de se réaliser.

En dépit des limites avérées de plusieurs actes de la divination, celle-ci continue à attirer du monde. «La fonction divinatoire est précisément, par l’interprétation des signes, l’art ou le don de signifier le caché, l’indécis, l’aléatoire, l’hypothétique, en les rendant disponibles à la compréhension du consultant. Il n’est pas seulement interprète, mais il est aussi intercesseur», explique Ibrahima Sow. C’est pour cela, croit-il, que la fonction divinatoire connaît certes un regain d’intérêt dans les sociétés industrialisées, modernes, techniciennes d’aujourd’hui. «Elle a joué et joue encore un rôle fondamental de projection de l’angoisse et de justification des activités, du bonheur comme du malheur des humains, dans toutes les sociétés où est patente la prédominance du collectif sur l’individuel, des rapports sociaux conditionnant le vécu des individus, où existent des d’échanges, des dons et de contre-dons, des systèmes de rivalités, toutes réalités très importantes pour l’identité individuelle», conclut-il.