Des sanctuaires profanés

La dispersion forcée de la conférence des professeurs agrégés de philosophie Paulin Hountondji et Souleymane Bachir Diagne sonne la rupture dans le campus où raison et folie continuent de s’opposer.

L’année 2013 qui rend ses derniers souffles dépose dans nos cervelles un fait gênant : le culte des profanations. La chronique n’a cessé, en effet, de nous émouvoir tout au long de cette année impaire par ces cimetières ou ces symboles religieux outragés. A Saint Lazare, Yoff comme à l’église des Parcelles assainies ou de Pikine, des « fous », enivrés par l’argent frais se sont mis à arracher des croix en métal précieux au mépris de la mémoire des morts. Cette folie a conquis un autre temple, celui du savoir. Le mal est à l’université Cheikh Anta Diop elle-même. Là où l’on espérait guérir ce déséquilibre de l’esprit qui s’ingénie à réveiller les morts pour leur arracher le dernier signe d’amour laissé par les proches, parents et amis. Les prestigieux professeurs de philosophie Paulin Hountondji et Souleymane Bachir Diagne ont dû avoir la surprise de leur vie ce 19 jeudi décembre 2013. Des manifestants sont venus leur arracher leur piédestal. Non pour contester leur savoir ou contrarier leurs positions intellectuelles, mais pour amplifier une revendication. Leur voix a été entendue. Mais à la place de la sympathie normalement attendue dans ce genre d’acte d’audace, les étudiants ont provoqué l’indignation et la déception de l’opinion.

A lire comment les deux protagonistes de la conférence inaugurale ont été contraints de « vider » l’immense Ucad II, on est forcément intérieurement blessé. « De la Négritude à la Renaissance africaine : quels concepts clés de lecture et réponses pour aujourd’hui et demain ? » était le thème de la conférence. Le principal animateur : Paulin Hountondji. Un des intellectuels qui a incarné l’admiration de la jeunesse scolaire et estudiantine hostile à Senghor et dont le rôle dans la démocratisation de son pays, le Bénin, force le respect. Comme Wole Soyinka, Hountondji avait l’argumentaire des détracteurs du président-poète. Le sujet de discorde : la philosophie africaine. Agrégé de philosophie et ancien de la prestigieuse Ecole normale supérieure de Paris, Hountondji avait donc tout le parcours pour contrarier Senghor. Auteur d’une thèse sur Husserl, il a démonté l’idée faisant appeler « philosophie », la vision du monde. Pour lui, les tenants de cette thèse de cette thèse sont des ethnophilosophes. D’ailleurs, visiblement amer, Raphaël Ndiaye, le président de la Fondation Léopold Sédar Senghor lance : « Le Pr Paulin Hountondji est sans doute le plus grand philosophe africain et s’est fait connaître par sa critique de fond d’une  philosophie comme celle de Senghor. Et le fait qu’aujourd’hui, il allait donner une conférence sur Senghor, s’expliquer avec la pensée de Senghor, c’était un événement philosophique important dont l’Université Cheikh Anta Diop allait être le théâtre. Mon seul regret est que cela n’ait pas pu avoir lieu. C’est un gâchis incroyable ».Cette position-là a alimenté bien des débats, fait sensation dans les classes de terminale  notamment littéraires où les élèves comme ceux de Jules Lachelier sont pressés de savoir ce qu’est la philosophie. Naturellement, ces élèves de terminale ont pris de l’âge, nombre de leurs enfants sont peut-être sur les campus universitaires. Mais ils sont démunis de cet héritage intellectuel. Il en est, sûrement, de même des étudiants du professeur Souleymane Bachir Diagne. Enseignant au discours raffiné, le professeur Diagne était quasiment vénéré par les étudiants de la faculté des lettres. On admirait en lui le brillant élève de la série C passé dans la philosophie où il était agrégé. La logique qu’il enseignait au département de philosophie de l’université Cheikh Anta Diop n’est pas de mise sur le campus. Là, c’est la violence physique qui fait office d’argument. Le professeur Diagne s’en est rendu compte lorsque les étudiants se sont physiquement opposés à sa présence à l’Ucad II. Son tort : avoir dirigé le comité de pilotage de la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur au Sénégal (Cnaes). A l’issue de cette concertation, les frais d’inscription dans les universités publiques sénégalaises sont fixés à 25.000 francs CFA, contre 5.000 francs actuellement. « Le professeur Souleymane Bachir Diagne, un fils du Sénégal, est respecté partout dans le monde. Les divergences entre les étudiants et le rectorat de l’UCAD […] ne devraient pas être une raison pour les étudiants de venir perturber le déroulement de la conférence », a dit le directeur général de la Fondation Léopold Sédar Senghor, Raphaël Ndiaye. Admirateur de Jacques Derrida, Paulin Hountondji ne pouvait pas penser que raison et folie allaient encore s’opposer en temps réel à l’Ucad.

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>