Le président de la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Kédougou, Mamadou Hadj Cissé, est un homme au parcours respectable. A 39 ans, il passe pour l’homme d’affaires le plus nanti de la région de Kédougou où il fait fructifier ses affaires dans le bâtiment, le transport et le secteur minier. Il a arraché sa place au Parlement aux dernières Législatives sans être encarté Apr. Le rouleau compresseur de la mouvance présidentielle n’a pu l’emporter. Moustapha Mamba Guirassy, actuel édile de Kédougou, alors puissant ministre-maire, a mordu la poussière face à ce jeune arrivé en politique il y a quelque… 3  ans. Le chef de l’Etat, Macky Sall, venu à Kédougou présider le conseil des ministres décentralisé, l’a rencontré. Objectif ? Le débaucher. Mamadou Hadji Cissé résiste. « Maire avant la lettre », Cissé se déploie dans le social jusque dans les villages les plus reculés. Avant de se lancer dans la campagne pour les Locales, l’honorable député a fait cap au Canada. Il est l’invité d’honneur de la 20ème édition du Forum économique international des Amériques qui se tiendra à Montréal du 09 au 12 juin 2014. « Une fierté », sans doute, pour la région de Kédougou, placée au cœur des médias depuis quelque temps, en raison de la fièvre qui affecte les sites d’orpaillage.

La Gazette : Qu’est-ce qui a pu vous convaincre de vous lancer en politique, au Pds, en 2011, en dépit de votre statut d’homme d’affaires ?

Mamadou Hadji Cissé : Je travaille, certes, pour développer mon entreprise, mais aussi pour  l’émergence de ma région. Ma philosophie première a été de créer une entreprise citoyenne. C’est quoi une entreprise citoyenne ? C’est une entreprise qui participe au développement de sa population.

Ma philosophie est de diviser mes dividendes en trois parties. Une partie pour mes enfants, une autre pour mon entreprise et une troisième tranche pour la population.

Que répondez-vous à ceux qui disent que c’est parce que vous avez des moyens que vous avez du monde derrière vous ?

Bon, vous savez dans la vie, on ne peut pas empêcher les gens de faire les commentaires qu’ils veulent. Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de relations de proximité ave la population. (Sourires…). Je n’ai pas d’argent à distribuer.

D’ailleurs, je vais vous surprendre en vous disant que la majorité de mes adversaires est venue me soumettre des problèmes que je n’ai pas pu régler. Déçus, ils sont allés s’opposer à moi.

Ce qui est plus important, c’est d’avoir des relations fraternelles avec la population. Je suis arrivé en politique en 2011. Mais depuis 2003, je soutiens les acteurs politiques de la région en leur donnant des moyens, en leur prêtant des véhicules ou leur donnant du carburant.

Moi, je veux construire un nouveau Kédougou, faire quelque chose de durable. Je veux marquer mon nom dans l’histoire de Kédougou.

Et comment vous traduisez en actes votre proximité avec la population ?

Aujourd’hui, je vous dis par exemple qu’en pleine ville de Kédougou, il y a des quartiers qui ne parviennent même pas à trouver de l’eau potable. On n’est pas pourtant en l’an 1900. Plutôt que de distribuer de l’argent aux gens, qui vont l’utiliser éphémèrement pour la nourriture, j’ai creusé des forages dans mon quartier et aux environs. Les gens s’approvisionnent en eau gratuitement depuis 2011. Ce sont des forages qui m’ont coûté presque 27 millions FCFA. Chez moi, c’est un forage électrique qui m’a valu 14,6 millions de FCFA, de l’autre côté c’est un forage qui m’a couté 12 millions FCFA. J’ai réalisé d’autres forages dans d’autres villages où il y avait des problèmes cruciaux d’eau. C’est une nécessité, ce n’est pas un luxe.

Vous êtes resté dans l’opposition et vous avez été élu député face au parti au pouvoir, normalement plus puissant que vous. Comment expliquez-vous votre triomphe face au parti au pouvoir ?

Quand tu as la population, tu es plus puissant que l’Etat. C’est vrai que l’Etat est une machine qui peut tout écraser sur son passage, mais elle ne peut jamais écraser la population.

Je suis venu défendre les intérêts des populations, œuvrer  pour leur bien-être, c’est ma conviction personnelle. Quiconque connaît bien Kédougou sait ma proximité avec la population.Je vis avec la population, ma base c’est à Kédougou ! Et vous voyez la différence, et c’est pourquoi je n’ai pas peur à Kédougou, je vis à Kédougou.

Apparemment, le parti au pouvoir vous fait la cour. Depuis les dernières Législatives, vous restez cantonné au Pds malgré les appels du pied, parfois même des rencontres directes avec les plus hauts responsables du pays, notamment le chef de l’Etat. Mais jusque-là vous refusez. Qu’est-ce qui vous retient au Pds ? 

Ce n’est pas quelque de chose de particulier qui me retient au Pds. Par contre, je ne cèderai pas à la pratique qui consiste à se battre pour ensuite marchander des positions. Moi, je ne marchande pas. Autrement, je serais à l’Apr depuis longtemps. Je me bats pour la population. J’ai dit au pouvoir actuel : si vous mettez les mécanismes nécessaires pour le développement de ma localité, je vous rejoindrai sans condition. C’est Kédougou qui m’intéresse.

Mais il y a eu un conseil des ministres qui s’est tenu à Kédougou avec beaucoup d’engagements. N’est-ce pas là un début de preuve que l’Etat est en train de mettre les jalons ?

Je n’ai rien contre le conseil des ministres délocalisé. D’ailleurs je l’ai bien apprécié. C’est une marque d’estime pour une région où l’on se sent oublié par l’Etat. Parce que parfois, nous on se sentait Guinéens ou Maliens. Mais, venir dans une localité et promettre monts et merveilles à la population et, après, ne rien faire, ce n’est pas ça !

Vous avez été un des privilégiés du conseil des ministres parce que vous avez été reçu par le président de la République…

Mais bien sûr, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je suis à la tête d’une base naturelle à Kédougou. Ce n’est pas pour me vanter, mais personne ne peut faire quelque chose à Kédougou sans passer par moi. Personne, quelle que soit la volonté que ce dernier aura, parce qu’il n’y a pas 100 mille entreprises à Kédougou (il commence à rire). Je suis un opérateur économique à Kédougou et il n’y a pas un plus important que moi dans ma localité. Je suis le président de la chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Kédougou. Aujourd’hui le Président de la République ne peut pas venir à Kédougou sans me rencontrer, s’il veut développer Kédougou.

Mais il vous a demandé de le rejoindre, certainement ?

Quelqu’un qui a envie de faire quelque chose pour Kédougou est obligé de communiquer et de conjuguer avec moi, parce que : d’un, je suis opérateur économique, de deux, je suis le président de la chambre de commerce, de trois je suis le député du département. J’ai posé les jalons du développement, j’ai déjà un acquis à Kédougou. Donc si quelqu’un est réellement animé de la  volonté de développer Kédougou, il est obligé de passer par moi.

Est-ce pour cette raison qu’avant même les Locales, vous pensez pratiquement que vous êtes maire de Kédougou ? 

Je suis maire depuis 2011. Je suis maire avant les élections locales. Imaginez-vous, je fais du ramassage d’ordures, ce que le maire devait faire, j’ai fait beaucoup d’actions que la mairie devait faire. Seulement je suis limité parce que parfois les gens pensent que je veux déstabiliser le maire. Ce qui est d’ailleurs contraire à ma vision. Mais je ne peux pas être dans une ville où je suis solidaire de la population et rester insensible à ses problèmes. Vous voyez, parfois je suis témoin d’une situation très difficile, délicate. Et quand j’agis, certains voient une action politique. Je suis parfois obligé d’enfreindre des lois et de faire ce que je ne devais.

Non seulement je vais gagner la mairie, mais je gagnerai aussi le conseil départemental si Dieu le veut bien. Ce sont les autres qui sont inquiets et qui s’évertuent à chercher des stratégies pour me battre. Moi, j’ai déjà gagné (il sourit).

Si vous êtes pratiquement sûr de gagner, c’est une façon de dire que face à vous, il n’y a personne ; alors qu’il y a le pouvoir, d’autres forces de l’opposition. Vous voulez dire qu’ils ne représentent rien vis-à-vis de vous ?

Comme je vous l’ai dit, moi j’ai une base naturelle à Kédougou. Je vis à Kédougou avec la population, je connais les problèmes des populations.

A Kédougou, les gens ont travaillé depuis l’indépendance avec le parti au pouvoir qui avait des hommes très puissants comme feu Mady Cissokho, feu Mamba Guirassy, même Moustapha Guirassy. Etant ministre de la République et porte-parole du gouvernement, il était un homme très puissant. Il n’y avait même presque pas quelqu’un de plus puissant que lui dans le gouvernement.

(Sourires) Si j’ai réussi à battre ces gens-là, ce n’est pas la coalition Benno Bokk Yaakaar (BBY) qui me résistera avec mon équipe.

Notre inquiétude c’est de savoir si l’Etat va organiser ou pas des élections ; parce que nous, on était sûrs de notre victoire depuis le 16 mars dernier (NDLR, première date retenue pour les élections locales).

Ces derniers temps, l’Etat a fermé les sites d’orpaillage et, naturellement, cela a engendré beaucoup de dommages pour les populations qui vivaient de cette exploitation artisanale. Quel est votre sentiment face à une telle décision des pouvoirs publics ?

C’est un sentiment de désolation, parce que, personnellement, j’ai tout le temps demandé à ce que l’on organise l’orpaillage, mais on n’a pas demandé la fermeture des sites d’orpaillage. Organiser et fermer, ça fait deux. Donc l’Etat pouvait trouver les moyens de les organiser au lieu de les fermer. Ce sont des milliers de personnes qui y travaillent et qui vont retourner dans la ville. Cette situation va créer beaucoup plus d’insécurité après. Le banditisme en ville va augmenter. Si on enlève le banditisme dans les diouras pour demander aux gens de rentrer en ville, ça devient plus dangereux. Auparavant, l’on pouvait laisser son coffre-fort dans la cour de sa maison et se réveiller sans préjudice, mais maintenant en circulant dans la rue à Kédougou, tu risques de te faire voler ton caleçon ! C’est parce que l’Etat n’avait pas marqué sa présence.

J’ai, en tout cas, toujours plaidé pour cela. D’ailleurs, j’ai même proposé à l’Etat une de mes maisons pour abriter le commissariat de police. En vain ! Rien qu’à Kharakhéna, l’un des sites d’orpaillage les plus en vue en ce moment à Kédougou, il y avait plus de 40.000 personnes. Maintenant si on demandait à toutes ces personnes de revenir en ville, la question qu’on se pose est de savoir si l’Etat crée de la sécurité ou de l’insécurité. Cela signifie tout simplement que l’Etat est en train de créer l’insécurité en ville.

En 2010, j’étais dans le désert Mauritanien où ma compagnie avait commencé une prospection de minerai de fer.

Vous cherchez à être maire d’une commune où il n’y a pratiquement rien du tout. La voirie, l’électrification, presque tout est priorité. Qu’allez-vous faire dans les 100 premiers jours si vous êtes élu maire ? 

J’ai payé des ouvriers pour me construire ma base. Je suis parti et je suis revenu un mois après et j’ai trouvé qu’il n’y avait même pas une brique, parce que les gens me prenaient pour un fou. J’y suis resté pendant un mois pour construire le camp et aujourd’hui, c’est devenu un village. J’ai mis de l’eau en y construisant des forages, des populations sont venues habiter aux alentours.

Donc, le premier acte que je vais poser, c’est de créer un centre d’emplois des jeunes, parce que 90% de ces jeunes sont au chômage.

Un centre d’emplois, ça veut dire quoi ?

C’est un centre qui va permettre de générer 300 à 500 emplois, parce que je m’attèlerai également à construire la voirie, à électrifier la ville.

Dans la deuxième année nous créerons une mutuelle de santé dans chaque quartier pour permettre à n’importe quel citoyen démuni de bénéficier des œuvres de cette mutuelle.

Et cela, vous le ferez avec vos propres moyens, les moyens des partenaires ou les moyens de l’Etat qui sont souvent dérisoires ?

Nous ne comptons pas sur les moyens de l’Etat, car l’Etat a beaucoup de charges et ne peut pas tout faire. Nous comptons sur la coopération internationale car nous avons un bon carnet d’adresses qui nous permettra de réaliser tout ça en développant automatiquement notre localité. Nous avons la ferme conviction que Kédougou est bien aimé sur le plan international.