Depuis son arrivée au pouvoir, Macky Sall a pris une batterie de mesures qui  soulagent les ménages sénégalais. Baisse du loyer, allocation de bourses familiales, couverture maladie universelle, diminution de l’impôt sur le revenu. Mais confrontées à la réalité du terrain social, ces politiques du cœur, bien que salutaires, ont un impact mitigé.

Et si la famille constituait le point d’ancrage du Yokku Yokkuté, le programme politique de Macky Sall !  En tout cas, depuis sa prise de pouvoir en mars 2012, le chef de l’Etat multiplie les actes qui impactent non seulement le panier de la ménagère, mais aussi soulagent le portefeuille des pères de famille. La baisse du coût du loyer est sans doute la mesure la plus emblématique de cette brochette de mesures présidentielles. Une chose est certaine : face à l’épineuse demande sociale, Macky Sall affiche un volontarisme salutaire. Cette embardée à gauche d’un président qui a grandi dans une maison libérale est sans doute dictée par l’instinct de préservation. Elle est utile à un pouvoir en quête d’un deuxième mandat. Ce coup de barre a surtout le don de créer une vague de sympathie et requinquer une cote présidentielle chancelante. Mais une fois retombée l’écume médiatique qui les accompagne, que reste-t-il de ces politiques annoncées souvent en grandes pompes ? Ont-elles un effet décisif sur le niveau de vie des familles sénégalaises et répondent-elles aux réalités sur le terrain ? A l’épreuve des faits, une vérité s’impose : si ces mesures sont effectives (ce qui est loin d’être gagné), leur portée sociale est souvent mitigée. La première décision de Macky a été l’allégement de l’impôt sur le revenu des Sénégalais. Ce cadeau de 29 milliards ne profite pourtant qu’à une petite minorité de travailleurs sénégalais.

La demande est alimentaire avant d’être sociale

L’envergure de la baisse du coût du loyer, principal actif social du gouvernement Mimi Touré, se réduit comme peau de chagrin quand on l’observe à la loupe des données du terrain. Point n’est besoin d’être calé en statistiques pour comprendre que le décret présidentiel, bien qu’étendu à l’ensemble du territoire, a un impact géographiquement très limité. Il s’applique «foncièrement» aux populations des villes. La location immobilière reste au Sénégal un phénomène pour l’essentiel concentré dans les pôles urbains. C’est, du reste, ce que révèle la deuxième Enquête de suivi de la pauvreté (Esps). Ce document, publié en mai 2013 par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), révèle que moins d’un chef de ménage sénégalais sur cinq (17,8%) est locataire. L’écrasante majorité (plus de trois quarts : 75,6%) est propriétaire de son logement.

L’impact de la baisse du loyer se ressent essentiellement à Dakar. Cette mesure fait l’affaire de presque la moitié des ménages de la capitale : 45,4%. Mais si l’on sort de Dakar, peu de familles ne sont pas propriétaires de leur toit : 18,5%. En milieu rural où vit la majorité de la population sénégalaise (62%), la baisse du loyer risque de passer inaperçue, quand on sait que seuls 2% des ménages sont sous location immobilière. Sous les chaumières, cette mesure passe en seconde position sur l’échelle des dépenses. Pour l’Etat, la meilleure façon d’améliorer la dépense quotidienne dans les ménages, c’est de s’attaquer au coût des denrées alimentaires. Raison pour laquelle dès son investiture en avril 2012, Macky Sall a baissé les prix du riz, de l’huile et du sucre. Mais l’application a posé problème. De sorte que neuf mois plus tard, l’Etat a sorti 8 milliards pour soutenir la réduction des prix de denrées. C’est le casse-tête vedette des chefs de famille sénégalais. La demande est alimentaire avant d’être sociale. Un ménage sénégalais consacre plus de la moitié de son budget à la nourriture. L’Esps indique en effet qu’à lui seul, le poste «Alimentation et boissons non alcoolisées» engloutit plus de la moitié (52,1%) des ressources monétaires. En fait, ce document montre que les Sénégalais adoptent un comportement similaire observé dans d’autres pays pauvres : l’argent sert d’abord à se nourrir. C’est un reflexe de survie !

Il y a deux Sénégal

Mais à y regarder de plus près, il y a deux Sénégal. Les habitudes de consommation et les priorités des Sénégalais varient, en fonction de leur zone de résidence. Conséquence : la demande sociale fonctionne comme un couteau à double lame. Il ne présente pas le même profil, selon que l’on soit citadin ou rural. Résultat : les leviers politiques pour rehausser le pouvoir d’achat des Sénégalais sont différents dans les villes et dans les campagnes.

Un ménage rural est par exemple davantage préoccupé par une baisse des denrées alimentaires que par le loyer. Celui-ci consacre plus de la moitié de son budget (68,3%) à la nourriture. Contre 52,4% dans les autres villes. Et à Dakar un ménage «mange» 38,9% de ses ressources en argent. En revanche, en milieu urbain, c’est le coût des services qui pèse plus lourdement sur la demande sociale. Le package «eau, l’électricité, gaz et autres combustibles» est un demande plutôt urbaine ; il grève près du tiers (29,8%) du budget des ménages à Dakar, contre 23,6% dans les autres villes. En zone rurale, le poste des services est faible : 13,6% de la dépense du ménage. Seulement, l’action publique tient rarement compte de ses disparités. C’est comme si la société civile urbaine, fortement relayée par les médias, crée une illusion d’optique et biaise «la demande sociale», ce qui fait pencher la balance en sa faveur. Exemple : l’énorme dotation budgétaire allouée au Fonds spécial de soutien à l’énergie (225 milliards en 2013) n’a profité qu’au Sénégal des villes. Ceci est loin des 29 milliards d’appui en vivres en faveur du monde rural, ou des 34 milliards de subvention à la présente campagne agricole.

Inégalitaire, le «Macky care»

L’une des rares mesures politiques qui corrige cette distorsion, c’est la bourse familiale, considérée comme la signature sociale du pouvoir actuel. Pour lutter contre la grande pauvreté,  l’Etat du Sénégal octroie une bourse trimestrielle de 100 mille francs Cfa par famille. D’ici à trois ans, cette enveloppe sera élargie à 250 mille familles sénégalaises. L’Etat a entrepris une démarche inédite, généreuse, mais indifférenciée voire aveugle. Toutes les familles sélectionnées dans  le programme de bourses familiales, qu’elles soient urbaines ou rurales, touchent le même montant. La stratégie fait fi des différences criantes de niveau de vie entre, d’une part Dakar et les autres villes, et d’autre part, entre ces dernières et le monde rural. Pourtant, les besoins ne sont pas les mêmes. Si l’on se réfère toujours à l’Esps, un ménage dakarois sort quotidiennement de son portefeuille 1442 FCFA. Dans une ville d’intérieur du pays, cette dépense baisse jusqu’à 841 FCFA. En milieu rural, un ménage sénégalais peut se contenter d’un peu plus de la moitié : 486 FCFA.

L’autre grand axe de la «politique familiale» touche le domaine de la santé. La Couverture maladie universelle (Cmu) est l’une des cartes sociales majeures du pouvoir actuel. Le «Macky care» est un plan ambitieux. Cette année, l’Etat y a injecté 5 milliards Cfa. L’objectif du Plan stratégique de développement de la Cmu en 2017 est que 75 % de la population bénéficient d’une protection sociale en 2017. Pour y parvenir, le dispositif mise sur le renforcement et la multiplication des mutuelles de santé communautaires existantes. Pour bénéficier de la couverture maladie, chaque Sénégalais devra s’acquitter d’une cotisation annuelle de 3500 F CFA ; l’Etat donne en subvention une part égale. Le montant s’élève donc à 7000 FCFA. Pourtant, le budget annuel de santé s’élève à seulement 2461 CFA pour chaque Sénégalais. Et il faut vivre à Dakar pour dépenser 4000 Cfa en soins par an. Le tarif que la Cmu applique de façon indifférenciée au Sénégal rural et urbain est discutable.

En fait dans sa politique sociale, L’Etat donne l’image d’un père polygame qui, au nom de l’équité, alloue le même montant pour la dépense quotidienne à sa famille en ville qu’à celle restée au village…