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Delta du Saloum : Si beau, si fragile et encore si pauvre

Publié le 21 novembre 2014 par Pape Amadou Fall

La beauté de certains sites du delta du Saloum est à couper le souffle. Un contraste avec la pauvreté ambiante dans laquelle vivent de manière générale les populations locales, qui se drapent de leur dignité pour faire face aux vicissitudes de la vie. La quinzaine de l’Onu qui a été célébrée à partir de la mi-octobre a été l’occasion d’un voyage de presse. De faire une apnée dans le vécu des peuples de la zone. Le delta du Saloum est la rencontre de trois fleuves. Ses richesses à préserver (9 forêts classées, un parc naturel, une aire marine protégée et des réserves naturelles communautaires) sont fabuleuses et chaque lieu mérite un arrêt, tant on a envie d’en savoir plus. Des histoires et des drames mais aussi mille espoirs innervent les rencontres avec les peuples des trois fleuves du delta du Saloum. Patchwork d’une quête vers le développement dans un univers merveilleux.

a fin de l’hivernage qui coïncide avec la dernière décade du mois d’octobre est révélatrice des mille et un soucis des cultivateurs et pêcheurs du delta du Saloum. Les confidences des hommes et des femmes qui vivent dans la zone sont éloquentes, dans cet univers où le labeur est la chose la mieux partagée, particulièrement en cette période. Madou Sarr est guide touristique formé par l’Unesco à Toubacouta, il connaît chaque coin et recoin des trois fleuves qui coulent dans le delta du Saloum. Un travail qu’il adore, mais en bon fils de paysan, il cultive également chaque année ses champs d’arachide et de mil. C’est entre ciel et terres au milieu du fleuve qu’il révèle que, cette année, les 6 ha d’arachide qu’il a emblavés ne lui rapporteront presque rien, à cause des pluies tardives. Un désastre pour Madou car c’est grâce à l’agriculture qu’il joignait les deux bouts. Il espère que la saison touristique sera bien remplie.

Sécurité alimentaire

Le bas-fond de Dassilamé Socé s’étend sur 40 ha environ. Seuls 32 ha sont exploités pour le riz et 1 ha pour le maraîchage. 350 personnes venant des trois villages que sont Boutilimit, Saroudia et Dassilamé Socé gagnent leur vie sur le site. La moisson de riz ne sera pas terrible cette année, confie Mame Ansou Sarr, un des jeunes du village. Car la pluie a été tardive, de sorte qu’une bonne partie de cette cuvette a manqué d’eau. Mame Ansou avait ensemencé deux parcelles, dont l’une est sinistrée. Mais il s’était également investi dans le mil et l’arachide. Des spéculations qui seront porteuses et qui vont lui permettre de prendre femme. Dans trois semaines, ce sera fait, confie l’homme, tout excité. A 29 ans, cet habitué des grandes villes (Dakar, Mbour et Kaolack) où il se rendait pour grappiller quelques sous qui lui permettaient d’acheter des intrants, espère se stabiliser. Le vieux Mamadou Cira Ba se désole également de la tournure que l’hivernage a prise dans la zone. Les 350 villageois qui travaillent dans le bas-fond ne seront pas sinistrés, mais la période de soudure qui s’étend de mai à septembre pourrait être difficile. Prévenant, il invite le Programme alimentaire mondial (PAM) qui les soutient depuis quelques années à se pencher d’ores et déjà sur leur sort. C’est avec le concours du Japon que le programme d’amélioration des bas-fonds a été lancé dans la région de Fatick et Dassilamé Socé en a été bénéficiaire. Le rendement à l’hectare qui était de 1,5 tonne est passé à 4 tonnes, confie Elhadj Ousmane Badji, le responsable du PAM.

Le village de Soucouta est presque inséparable de la commune de Toubacouta. Ici, les femmes vivent au rythme du fleuve. Pêche et cueillette des fruits de mer constituent les occupations quotidiennes des populations. La production marine des femmes de Soucouta est très prisée par les touristes. La labellisation des produits halieutiques est devenue une exigence. Une visite du site de transformation de Soucouta ne s’improvise pas. Ce n’est qu’après s’être lavé les mains à l’eau de javel qu’on vous reçoit chaleureusement. Une réponse à la fièvre Ebola, relève Jean Pierre Ilboudo le conseiller en communication de l’Unesco à Dakar, certes, mais ici les normes d’hygiène sont respectées de tout temps. Organisées en groupement d’intérêt économique depuis 1999, les femmes de Soucouta veulent une chaîne de froid qui leur permettrait d’exporter leurs produits ou de les vendre dans les grandes villes. La difficulté de conserver leurs produits impacte négativement sur leur chiffre d’affaires, car elles sont obligées de s’appuyer sur la Fenagie pêche, une fédération nationale d’associations de pêcheurs qui les a aidées à s’organiser. Elles veulent désormais s’affranchir après avoir été formées aux techniques de conservation par la FAO. Elles sont 74 à bénéficier d’un site de transformation, qui a été réhabilité par le projet PISA-SEN-FAO pour un montant de 77 millions 394 994 FCfa. Après avoir participé à plusieurs foires nationales, elles veulent désormais prendre leur destin en mains. Les huîtres séchées ou les crevettes exposées dans leur boutique font le bonheur des amateurs de fruits de mer, qui les consomment sur place sans crainte. Les normes d’hygiène sont respectées, confie la présidente de l’Union locale des femmes de Soucouta. Leurs conditions de vie se sont améliorées grâce aux deux pirogues qui leur permettent de faire la cueillette des fruits de mer et de pêcher.


Enjeux de la préservation

L’érosion côtière menace l’île de Diorom bou mack située dans le delta du Saloum, à une trentaine de minutes de Toubacouta, par pirogue motorisée. L’île a déjà perdu près de 6 mètres sur sa façade-est, en quelques années, prévient Madou Sarr le guide touristique. L’alerte a été donnée et le directeur du patrimoine, Hamady Bocoum, a décidé d’étudier le phénomène pour l’arrêter. L’île de Diorom bou mack est un amas coquilliers. Elle est la plus visitée du delta du Saloum avec son baobab-caverne et ses 125 tumulus. Des fouilles exercées il y a quelques années ont permis de dater la présence des hommes sur le site : près de 3000 ans d’histoire. L’un des tumulus a « parlé ». On y a découvert des flèches et d’autres vestiges.

Plus de 218 amas coquilliers-des îles artificielles -répartis sur 96 sites- ont été édifiés entre le 7ème et le 13ème siècle av. J. C. dans le delta du Saloum. « On ne connaît pas un seul endroit au monde où l’exploitation des coquilliers a entraîné la réalisation d’îles artificielles sous lesquelles des espaces funéraires ont été développés sous forme de tumulus. Cela n’existe nulle part ailleurs dans le monde », relève Hamady Bocoum, le Directeur du Patrimoine Culturel du Sénégal, dans une contribution faite à l’Unesco. L’amas coquilliers de Diorom bou mack se trouve à une trentaine de minutes de Toubacouta. C’est une nécropole. Il mesure 400 mètres pour une hauteur de 12 m. Une visite du lieu offre une vue panoramique exceptionnelle. Une forêt de mangroves ceinture l’île où surgissent des baobabs plantés sur des tumulus faits de coquillage. Comme tous les amas coquilliers, Diorom bou mack n’est pas habité. Des histoires étranges et fabuleuses font la légende de ses sites qui ne sont fréquentés que par les hyènes et des nuées d’oiseaux qui y trouvent des reposoirs. Au milieu de l’île se trouve le baobab-caverne. Ici, Le spectacle est magique, le soir, et le concert des oiseaux sublime, révèle Madou Sarr.

Avec son chapelet d’îles et d’îlots, ses terres arables, ses trois fleuves, ses hommes vaillants et son histoire tri-millénaire, le delta du Saloum a suscité l’intérêt des structures des Nations Unies et de l’Oceanium de Dakar. Il est classé au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2011. Le delta du Saloum est le sixième site touristique sénégalais. Son nouveau statut devrait avoir pour effet de booster la fréquentation touristique dans cette région encore méconnue, où le combat pour la préservation de la biosphère est un enjeu de taille. Les peuples devanciers dans la zone dont la présence intrigue encore les archéologues, qui ne savent pas d’où ils venaient, ont su préserver le site. C’est dans ce cadre que l’Unesco a lancé à Toubacouta le projet MDG-F « Culture et Développement ». Financé sur les fonds en dépôt espagnols, ce projet implique le PNUD, l’UNESCO, le FNUAP, l’ONUDI et l’OMT qui ont chacun apporté leurs concours dans leurs domaines respectifs. Le Centre d’interprétation de Toubacouta, érigé depuis deux ans, est « un cadre d’échanges, de mise en cohérence des actions culturelles à la disposition des acteurs du patrimoine et une interface qui doit faciliter et rationaliser les séjours des touristes qui choisissent de plus en plus la destination du delta du Saloum ». La mise en place d’un instrument de gestion « qui réponde avec efficacité aux questions induites par la préservation des valeurs culturelles et naturelles du Delta du Saloum » a été une exigence de l’Unesco. Guiomar Alonso Cano, chef de l’unité culturelle du bureau régional multisectoriel pour l’Afrique, relève qu’il faut préserver le site pour les générations futures. Le défi est à relever par l’Etat du Sénégal. Le classement du delta du Saloum dans le patrimoine mondial de l’Unesco ouvre des perspectives pour un tourisme plus développé. La construction de nouvelles structures d’hébergement est très attendue. Les spéculateurs fonciers ont envahi Toubacouta, révèle Madou Sarr. Il est impossible de trouver un terrain au bord du fleuve entre Soucouta et Toubacouta. Les recommandations qui sont faites veulent que les nouveaux réceptifs soient adaptés et respectueux des normes environnementales. Pour Guiomar Alonso Cano, il y a de la complexité entre la maximisation des profits (tourisme) et les problématiques de la conservation d’un site millénaire. C’est tout l’enjeu vis-à-vis du futur, souligne la responsable culturelle de l’Unesco.

La distinction que connaît le delta du Saloum intervient dans un contexte où le secteur touristique sénégalais connaît d’énormes difficultés, du fait de la baisse de fréquentation des touristes au Sénégal. Ce constat qui a été fait en 2011 est encore d’actualité. La fièvre Ebola qui a touché le Sénégal a un impact sur la fréquentation du delta. L’Association des guides touristiques espère que la tendance va s’inverser dans les prochaines semaines.

Les 7 km de piste qui mènent à Massarinko sont impraticables au sortir de l’hivernage. Ce village de la commune de Toubacouta se trouve à 30 mn de la ville la plus proche est à un kilomètre de la frontière gambienne au milieu de la forêt. La particularité de Massarinko est de bénéficier de l’éclairage grâce à une station solaire. La dernière coupe du monde de football a été vécue pleinement à Massarinko et dans les villages environnants que sont Diamaguène et autres, situés de l’autre côté de la frontière gambienne. Ablaye Sané en salive encore de bonheur. L’enfant âgé de 12 ans rappelle avec joie les dribbles de Neymar, le talent de Messi et l’apothéose avec la victoire des Allemands. Ablaye et les autres enfants passent une bonne partie de leur temps devant la télévision du village qui leur distille les programmes de Canal sat. L’entrée est payante pour certains programmes (le football et le cinéma), pour le reste, on peut suivre à l’œil. Les populations ont également accès à internet et peuvent bénéficier des services de transfert d’argent. Le projet solaire a coûté 40 millions de FCfa dont un million venant des populations qui ont construit le bâtiment abritant l’unité de production solaire, la boutique de rechargement des batteries et des portables, mais aussi la salle de Tv communautaire et une chaîne de froid. Chaque maison du village peut disposer de 2 à 4 lampes, ce qui permet aux enfants d’apprendre leurs leçons la nuit.
La station solaire de Massarinko bat pourtant de l’aile car le renouvellement des batteries est un casse-tête, au grand désarroi des villageois. L’un d’eux nous confie que les populations ont pris goût à la lumière. Massarinko a toujours vécu dans l’insécurité. Les hyènes et les boas circulent la nuit dans le village, s’attaquant à tout ce qui bouge. Un boa a emporté ma chèvre, il y a quelques jours, confie une dame, heureuse d’avoir l’électricité dans son foyer. Dans cette localité bordée par un cours d’eau, l’exigence des populations est que toutes les maisons soient désormais dotées d’électricité. Mamadou Oury Diallo, superviseur départemental de l’Agence des éco villages partenaires du PNUD-FEM et de Station Energy, révèle que l’unité de production solaire de Massarinko n’atteindra sa vitesse de croisière que dans deux ans. Le projet de Massarinko sera dupliqué ainsi et tous les villages de la région de Fatick qui n’ont pas accès à l’électricité classique disposeront du solaire.

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