Construction sur le littoral : La plage confisquée*

Le littoral de Dakar se rétrécit. Entre la plage de Yoff virage et celle de Soumbédioune, le sable fin de cette partie sablonneuse du littoral est désormais entre les mains de promoteurs privés qui n’ont de cesse de la défigurer. Oppressée par le béton et mise au service exclusif d’intérêts privés, la plage devient inaccessible aux populations.

Plage de Yoff virage. Matinée d’une pâle journée de saison des pluies. Un soleil indulgent plonge ses rayons dans le grand bleu. L’air frais provenant de la mer chasse celui chaud issu de l’asphalte et emplit les poumons. Le doux ressac de vagues caresse les pieds des rares baigneurs éparpillés sur quelques sièges et sous les parasols aux coloris variés. La fréquentation est faible. Balai à la main, torse nu, Moussa Thiaw gérant de la buvette Copacabana s’échine à débarrasser le sable fin de ses déchets solides. Membre de Sos littoral, Moussa est amer. Il ne peut contenir sa colère devant la volonté d’un promoteur hôtelier de faire «main basse sur ce qui reste de la plage». Et pour cause ! Ce site que sa famille exploite depuis plus de 30 ans est menacé par la folie bétonnière de Youssouf Saleh, propriétaire de l’Hôtel Le Virage qu’il caresse le rêve d’agrandir. Jouxtant le minuscule espace qui sert désormais d’unique accès des populations à la plage, un imposant bâtiment sur quatre niveaux est en train de sortir de terre. Impossible de le rater ! Sur cette excroissance de l’hôtel Le Virage, les ouvriers sont à l’œuvre et travaillent à mettre la décoration sur la façade contigüe à la route de l’aéroport. «Du tape-à-l’œil», lance Moussa Thiaw sur un ton du plus complet désarroi. Tassé dans sa chaise, il enchaine : «il veut donner l’impression que le chantier est en finition parce qu’il y a une plainte sur sa tête». Entamé depuis plus d’un an, ce chantier aurait été retardé par la bataille judiciaire qui oppose son propriétaire aux plagistes exploitant de tentes. Briques, fer à béton, échafaudage, tout est en place pour l’achèvement de ce futur réceptif hôtelier construit sur le domaine public maritime. A Yoff virage, le béton est en train de prendre le pas sur le sable fin. Ce qui n’est pas du goût de l’association Sos littoral qui lutte contre la «prédation des plages», et se bat pour le libre accès des populations à la plage et contre la privatisation du littoral. Car , pour Moussa et ses amis, : «La plage est un bien commun».

Pot de terre contre pot de fer

Dans le bras de fer qui l’oppose au promoteur hôtelier Youssouf Saleh, en plus de son permis d’occuper et d’un certificat administratif octroyés par l’autorité compétente, Moussa brandit son antériorité sur le site qu’il exploite. «Nous avons déposé une demande de bail depuis plusieurs années sans succès. Comment le propriétaire de cette construction peut-il en bénéficier alors qu’il est formellement interdit de construire en dur sur le domaine public maritime. Seules les constructions précaires et révocables sont autorisées dans cette zone». Très en rogne contre toutes ces constructions qui obstruent l’accès à la plage et la lourde menace sur son gagne-pain, il lance, dépité : «ils ont construit partout et à ce rythme, les générations futures ne pourront même plus voir la plage et a fortiori y accéder». Seulement de l’avis de Moussa cette époque n’est pas encore arrivée, car pour protéger son business sur ce lopin de terre, il se dit prêt à tout. «Pour nous chasser de là, il faudrait qu’on passe sur nos cadavres», lance-t-il dans un dernier accès d’énervement.

L’affectation des ressources foncières du littoral est une cause fondamentale de conflits et les scènes d’antagonisme entre usagers des plages et investisseurs privés sont devenues banales. Le domaine public maritime étant devenu l’attraction majeure des promoteurs qui n’hésitent plus à y construire des édifices en dur. Cela, en parfaite violation de la loi sur le domaine public maritime agressé de toutes parts. Et pour ne rien arranger, ces constructions entravent la liberté d’accès physique et visuel à la plage. Un scénario catastrophe constaté sur le long des corniches est et ouest de Dakar.

Au quartier Fenêtre Mermoz, en face de la cité des enseignants, la plage n’est pas épargnée par la folie bétonnière. En quittant la chaussée pour échouer sur la plage, on tombe sur une inscription : «accès interdit au public». Une manière de délimiter un territoire privé ou de dissuader les baigneurs de fréquenter cette partie du littoral ? Allez savoir ! En tout cas sur les lieux, les engins sont à l’œuvre. En front de mer, les bâtiments gigantesques sortent de terre et surplombent majestueusement la plage. Le rivage est l’exutoire de déchets plastiques et médicaux.

La prochaine sortie se trouve en contrebas du complexe médical Imodsen. En remontant le sinueux et caillouteux sentier, des monticules de granulats de basalte et d’immenses pelleteuses et bétonnières surplombent la falaise et se préparent certainement à grignoter leur part du littoral. Ici, tout laisse indiquer, qu’à terme, toute cette partie sera fermée au public. L’hôtel Radisson Blue, Le centre commercial Sea Plaza et la Place du souvenir assurent le continuum en béton. Seule l’aire du parcours sportif constitue un point de respiration pour la plage comprimée.

S’agrandir par tous les moyens

La corniche souffle. Mais pas pour longtemps. Juste avant l’accès qui donne sur l’ex- champ de tir appelé Tirrouba est installée une fabrique de tuyaux en béton, de briques et de bordures. Avant d’atteindre la station de pompage des eaux usées déversées sans traitement dans l’océan, un spectacle désolant s’offre au visiteur. Résidus de goudron, blocs de béton, engins immobiles, poteaux, ferraille, gravats constituent le décor atterrant de la route à la ligne de rivage. A deux pas de là, à l’hôtel Terrou bi, le scénario est immuable. Dans son insatiable besoin d’agrandissement, l’hôtel Terrou bi a fait main basse sur les terres qui abritaient la poste de commandement du parc des Îles de la Madeleine chargé de veiller sur la faune marine. Deux grandes digues en basalte circonscrivent une vaste aire où sont ancrés quelques bateaux de plaisance. L’accès à cette partie de la plage est désormais réservé aux seuls pensionnaires de l’hôtel. Baigneurs et commerces de fortune peuvent aller voir ailleurs.

Sur cette partie de la corniche ouest, la plage «Plongeoir» présente un tout autre visage. C’est désormais le seul espace qui s’offre aux baigneurs en provenance des quartiers de Fass, Gueule Tapée, Médina, Fann, Colobane, Point E et même des Sicap. Coincée en contre bas de Terroubi et du parc d’attractions Magic Land, «Plongeoir» pâtit des travaux d’agrandissement en cours dans les deux réceptifs. Sous un soleil de plomb, Youssou Fall profite de l’ombre procurée par l’abri en bâche. Natif de la Gueule Tapée, plongeur et cueilleur de mollusques et patelles depuis plusieurs années, il ne reconnait plus la plage qu’il a fréquentée durant sa jeunesse. Il tente d’enfiler sa combinaison pour aller à la recherche d’hypothétiques fruits de mer. Sans cependant se faire trop d’illusion. Et pour cause : la ressource est devenue rare. «La visibilité est réduite dans l’eau à cause des travaux d’ensablement lancés par Magic Land et la construction des digues par l’hôtel Terrou bi». Cette lourde menace est accentuée selon lui par le déversement d’eaux usées sans traitement dans la mer. Ulcéré par la «cupidité» des hôteliers, il lance sur le ton du dépit : «après avoir pris possession de la presque totalité de la plage, ils sont en train de polluer le reste».

Au pied de Magic land, dans la zone délimitée par quelques blocs de pierre et communément appelée piscine, l’apparence de l’eau n’est pas celle bleutée d’une véritable piscine. Elle est plutôt de couleur ocre avec une forte concentration de particules en suspension et en solution. N’empêche, quelques gamins y pataugent à côté des détritus en se payant une franche partie de rigolade. Le soleil écrase le plan d’eau et projette la lumière de midi sur le visage de ces enfants qui peuvent encore profiter de la fraicheur de l’eau et de la douceur du sable fin. Mais pour combien de temps encore ? De part et d’autre, on n’a pas fini de grignoter sur la plage.

Mamby DIOUF et Ahmed DIAME

(ce texte publié le 17 septembre 2010 est reproduit  pour les besoins de l’actualité)

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