La stabilité du front social est un viatique nécessaire sur l’épineux chemin de l’émergence. Mais dans un contexte où l’Etat peine à honorer ses obligations financières, comment gagner la paix sociale, sans que les revendications syndicales ne grèvent le  trésor public ?

Du contrat social ! L’Etat du Sénégal, le patronat et les syndicalistes se sont fixé une ambition rousseauiste. Le pacte issu de la première conférence sociale, organisée les 14 et 15 avril à Dakar, est l’escabeau que veut monter Macky Sall pour décrocher ses objectifs économiques : ramener le déficit au dessous de 3,6% du Pib, créer 150 mille emplois par an et porter le taux de croissance à 7% en 2017. Ce pacte social, qui sera matérialisé par la création d’un haut conseil pour le dialogue, vient s’insérer dans un paquet de mesures prises par l’Etat du Sénégal pour atteindre l’émergence promise pour 2035.

Après la réforme fiscale et celle du code des douanes, l’amélioration de l’environnement des affaires passe par la stabilité sociale. C’est la troisième béquille sur laquelle s’appuie le Pse (Plan Sénégal émergent). Mais l’Etat fait face à une équation majeure : Comment satisfaire les revendications essentiellement pécuniaires des  syndicats sans grever son budget surveillé au centime près par ses partenaires ?

L’encombrante facture sociale

Le Sénégal, qui a tenu le pari de baisser son déficit budgétaire de 8,2% à 4,9 % en 2013, devra pourtant trouver les moyens « d’acheter » la paix sociale, tout en donnant des gages aux bailleurs de fonds. Le chemin vers l’émergence est un hypothétique numéro d’équilibrisme. Entre, d’un côté, les contraintes financières qui pèsent sur le trésor public et, d’un autre, la lourde plateforme de la revendication sociale et syndicale. L’exercice est délicat, surtout dans un contexte où l’Etat affiche clairement son incapacité à honorer ses obligations financières. Lors de sa rencontre avec les journalistes économiques sénégalais (Cojes) le 12 avril, le ministre délégué en charge du Budget, Mouhamadou Makhar Cissé, a avoué que  « les ressources mobilisables en termes de fiscalité et de recettes sont inférieures aux engagements pris par l’Etat ».

Notre pays est confronté à un sérieux problème d’efficience dans ses dépenses publiques.

« Plus de 30 à 40% du budget national est consacré aux charges salariales et au fonctionnent de l’administration publique », à indiqué le président Macky Sall, lors de l’ouverture de cette première conférence sociale. Résultat des courses : le Sénégal est le pays de l’Uemoa qui, comparé à son Pib, investit le plus, mais au final qui récolte le plus faible taux de croissance. Le Sénégal n’a jamais atteint un accroissement de sa richesse de 5%, hormis l’année qui a suivi la dévaluation du Cfa en 94. Et dernièrement, l’Agence nationale de statistiques et de démographie a crevé les espoirs de croissance à 4 % pour les ramener à un taux nettement plus bas : 2,4 %.

C’est dire que l’urgence de la relance de l’économie sénégalaise ne peut se payer le luxe de s’encombrer d’une facture sociale trop salée. C’est pourquoi le respect des accords signés par l’Etat hante le sommeil du ministre du Budget. L’épurement du passif social que réclament les syndicalistes risque d’être la principale entrave à la mise en œuvre de ce nouveau contrat social.  Dans une tribune publiée dans la presse le 14 avril dernier, Cheikh Diop, secrétaire général de la Cnts/ Fc feuillète l’épais et brûlant dossier qui s’empile sur la table du ministre de la Fonction publique : « Reclassement et intégrations de certains corps dans la fonction publique, relèvement du niveau de recrutement, déficit du personnel, etc ». La retraite à 60 ans, accordée par Macky Sall à l’agent public sénégalais, pour l’aligner sur le privé, apparaît comme une concession a minima, à côté d’une longue liste de doléances.

Le potentiel tensiogène de la flexibilité

Dans le secteur privé, c’est le même bras de fer sur fond de climat morose. La santé précaire de l’entreprise sénégalaise n’est pas à même de garantir une paix sociale durable entre ses murs. L’atmosphère est plutôt lourde de conflits en perspective. Le patronat sénégalais, par la voix de Baïdy Agne, a encore soulevé l’épineuse question de la flexibilité du marché de l’emploi. Le président du Cnp demande une réforme du Code du travail pour permettre des contrats à durée déterminée (Cdd) renouvelables à souhait. Le projet,  agité une première fois par l’ancienne Dg de l’Apix Aminata Niane, a été très vite enterré. La proposition patronale vise à lever les contraintes liées à l’embauche qui pèsent sur l’entreprise sénégalaise. L’Etat pourrait être tenté de parapher une telle mesure pour résorber le  chômage massif des jeunes. Mais le potentiel tensiogène de cette mesure de flexibilité est de nature à saper le pacte social.

Le tissu privé sénégalais est constitué de 70 à 90 % par des petites et moyennes entreprises. C’est un secteur déjà confronté à de nombreuses difficultés, dont la plus chronique est sans doute le manque de financements. L’administrateur du Fongip, Doudou Ka, a d’ailleurs rappelé que « les micro, petites et moyennes entreprises, ne captent que 10% des crédits bancaires alors que le système bancaire est en plein essor ». Dans un tel contexte, que faut-il attendre du secteur privé sénégalais dans la satisfaction des revendications syndicales, élément clé de la paix sociale au Sénégal ? C’est une question critique. Lors de la conférence sociale, Macky Sall s’est fait l’avocat de l’entreprise sénégalaise,  vue comme la principale pourvoyeuse de richesses et le levier d’émergence le plus solide.

Pathologie revendicative et taux de dépendance

«Le Sénégal, confronté à de multiples défis et engagé dans de vastes réformes structurelles, ne peut plus se permettre de faire face à des crises sociales récurrentes qui affectent la productivité, les outils de production de la richesse nationale et le progrès social », a averti le Chef de l’Etat.

Dans le privé également, le contentieux social est lourd. Dans sa tribune, Cheikh Diop rappelle les abcès de fixation de la colère syndicale : la relance des entreprises en difficulté, le règlement des droits des travailleurs des entreprises liquidées ou en liquidation. Car «dans la quasi-totalité des entreprises privatisées, la position des  travailleurs n’a jamais été prise en compte. A l’arrivée, le résultat est connu : la situation de Transrail, de Sunéor, de la Sar, des Ics et de la   Sodefitex… », indique le patron de la Cnts/ Fc.

Sur le front social, le non respect des engagements vis-à-vis des travailleurs crée une sorte de pathologie de la mémoire et entretient une attitude belliqueuse chez les syndicats. Pourtant, l’objectif de croissance particulièrement ambitieux, 7% à l’horizon 2017, rend nécessaire la synergie de toutes les énergies disponibles : un préalable à l’émergence. La création d’un haut conseil pour le dialogue social participe de cet effort  de pacification de l’espace public et l’instauration d’une culture de gestion préventive des conflits.

Cette démarche sociale risque d’être malmenée par, d’une part, la faiblesse des ressources (publiques ou privées) et d’autre part, par les revendications syndicales qui portent essentiellement sur la fiche de paie du travailleur. Sur le terrain social, l’Etat a pris des mesures concrètes pour améliorer le revenu du salarié (baisse de l’impôt sur le revenu). Il a également soulagé de nombreux chefs de ménages, en baissant le coût du loyer, mais les charges qui pèsent sur le travailleur sénégalais restent écrasantes. Les revendications des mouvements syndicaux sont essentiellement d’ordre monétaire ou confinées au bas de l’échelle de Maslow (besoins physiologiques de survie). Les plateformes reflètent une réalité sociale et une structure démographique, particulièrement contraignante pour le travailleur sénégalais. Ce dernier voit ses maigres ressources siphonnées par une demande sociale envahissante. Le salarié sénégalais est un privilégié parmi un océan de misère. «On a à peu près 3 millions de Sénégalais qui travaillent à entretenir les 10 millions restants», a indiqué le ministre Cissé lors de sa rencontre avec les journalistes. Ce taux de dépendance est très élevé. Le dernier recensement a d’ailleurs montré  l’ampleur des charges sociales qui reposent sur les épaules du salarié sénégalais. Un ménage sénégalais fait en moyenne 8 personnes. Le coefficient de dépendance démographique correspond à 84 personnes inactives (moins de 15 ans et 65 ans et plus) pour 100 personnes actives (15 à 64 ans). Le ministre du Budget estime qu’il faudrait 1 million d’actifs supplémentaires, pour diminuer le taux de dépendance au  Sénégal.

Et si le seul contrat social qui vaille était d’entrer dans un cercle vertueux de croissance, pour créer plus d’emplois et décharger les plateformes revendicatives ?

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