Chez les artisans aveugles de Thiaroye - CES HANDICAPéS FORCENT LE RESPECT

Aveugles et talentueux artisans, c’est bien possible. Les artisans diplômés de l’Institut de Thiès en sont la preuve vivante. Réunis dans un centre artisanal au cœur de Thiaroye, les artisans non-voyants fabriquent balais, nappes de table, brosses, serpillères, couvertures, etc. En experts, ils créent de vraies œuvres artistiques. Le seul hic : ces temps-ci, leur entreprise est en pleine crise.

Dans l’atelier de tissage et de brosserie d’artisans aveugles, les non-voyants fabriquent des serpillières, des couvertures, des repose-pieds, des balais, des brosses, des nappes de table et autres accessoires. C’est une grande salle rectangulaire équipée de six grandes machines de tissage, autour desquelles les aveugles s’activent à fabriquer différentes œuvres. Leur handicap dissimulé derrière de grosses lunettes noires, ils s’activent silencieusement. Très concentrés sur leur labeur. Rien dans les gestes ne révèle leur infirmité. Autour des machines, les mains expertes s’activent à tisser avec une application exceptionnelle. C’est à se demander comment ces aveugles arrivent à détecter rapidement la couleur des fils, rien qu’au toucher. En fait, ils utilisent la méthode braille. Seul voyant du groupe, Ibrahima Fall est le superviseur du centre. Il les assiste dans l’effilement ou vient à leur secours en cas de rupture du fil. Cette entreprise de non-voyants de la société artisanale Aliou Ngom des aveugles est née en 2000. Ils sont d’anciens élèves diplômés de l’Institut national d’éducation et de formation de Thiès. « A la fin des études, « pour ne pas retourner dans la mendicité et afin de s’insérer dans la vie active, on a créé cette structure à la sortie des trois premières promotions », renseigne Saliou Seck, Secrétaire général de la coopérative des artisans aveugles diplômés. Avant de préciser que leurs activités ont démarré le 30 septembre 2002.

Une entreprise en crise

Le centre des artisans aveugles est actuellement en pleine crise financière. Au tout début de sa création, les artisans non-voyants bénéficiaient d’une subvention de dix millions par an. « Mais depuis le départ du régime de Abdoulaye Wade, nous ne bénéficions plus de cette subvention qui nous permettait d’alléger certaines charges », se désole un responsable. En effet, la seule vente de leur produit ne suffit pas pour répondre à toutes leurs charges. Les artisans sont logés dans le centre car la plupart d’entre eux viennent des régions. La coopérative est obligée de les loger et de les prendre en charge et avec l’appui de quelques bonnes volontés.

Autre chose qui accentué la crise du centre des artisans aveugles : les collectivités locales ont arrêté leur commande. La mairie de Dakar faisait une commande de 3 000 serpillières, par an ou deux fois dans l’année. La commende a été arrêtée depuis le départ de Pape Diop, apprend-on.

Problème d’écoulement

Les serpillières importées et vendues à trois cents francs sont une sérieuse concurrence à celles fabriquées par ces artisans. « Le frein majeur, c’est qu’entre l’échelle industrielle et l’échelle artisanale, ce n’est pas la même chose », explique l’artisan. Et d’ajouter : «on n’a que six machines et chaque machine ne peut faire que trente serpillères par jour. Avec toutes les dépenses, ce n’est pas évident. On ne peut pas vendre à perte. C’est des produits de qualité », se désole cet artisan. Pour lui, le problème n’est pas l’appui, mais plutôt de s’assurer que les produits des artisans aveugles soient protégés et achetés. « Nos persillères par exemple sont de grande qualité ; elles valent mieux que celles des industries », argumente-il.

La matière première aussi pose problème à ces artisans. Le fil pour fabriquer les serpillières est importé d’Italie. « On importait du Mali, mais c’était très cher ; le kilogramme de fil revenait à 1500 francs. Ce sont les commerçants de la place qui les amènent par conteneurs et les revendent », souligne M. Seck. Avant d’ajouter : « Même en brosserie, la matière première est aussi importée, les stocks s’épuisent et nous n’avons pas les moyens d’en acheter. La brosserie sera obligée d’arrêter si rien n’est fait ».

Alternative à la mendicité

Les artisans aveugles demandent un appui de l’Etat. Surtout, soutiennent-ils, que leur activité est un début de solution pour régler le problème de la mendicité et de la pauvreté. « Chaque jour, on les entend évoquer la lutte contre la pauvreté, contre la mendicité et autres problèmes ; ils doivent commencer par appuyer de telles initiatives », soutient le porte-parole des artisans aveugle, sous les acquiescements de ses collègues.
Suivant leur exemple, d’autres aveugles diplômés de la même école attendent d’être recrutés. Sauf que, se désole M. Seck, dans la situation actuelle du centre, ils ne peuvent pas recruter. Pour les artisans, le ministère en charge de la Solidarité nationale devrait leurs assister, pour encourager les nouveaux diplômés à venir les rejoindre. « Malgré nos problèmes de mobilité, nous voulons préserver notre dignité humaine ; nous voulons qu’on nous aide à nous passer de l’aide. C’est pourquoi, malgré les difficultés, on fait l’effort de venir travailler le matin de bonne heure jusqu’à l’heure de la descente », assurent-ils. A cet effet, les artisans aveugles diplômés lancent un appel aux autorités, surtout au président de la république, pour un soutien, afin de sauver cette entreprise d’une trentaine d’employés non-voyants. « Depuis le début nous lui avons adressé des correspondances, sans succès », disent-ils. Réitérant la haute portée de leur projet, ils confient : « ce projet est unique au Sénégal, des aveugles diplômés font l’effort de gagner leur vie à la sueur de leur front. Nous méritons bien d’être soutenus ». Pour eux, les politiques de l’Etat ne doivent pas être définies sans tenir compte des handicapés. « La loi d’orientation sociale est bien concrète, mais nous nous avons fait notre formation et trouvé la voie de notre insertion », conclut cet artisan non voyant.

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>