Charlie de folie

Plus de 50 ans avant la fusillade de Charlie Hebdo, le philosophe martiniquais Frantz Omar Fanon a dit un jour que pour le colonisé, la vie ne surgit que du cadavre en décomposition du colon. Il ne croyait pas si bien transcrire la réalité fumeuse qui envahit notre monde d’aujourd’hui sous les tropiques. Même ceux qui piaffent d’agacement devant leurs écrans et leurs récepteurs ont fini par se faire assassiner l’intellection avec l’étranglement médiatique sur les attaques terroristes en France. La tête que je fais devant un patron de rédaction locale, pendu au téléphone et enjoignant à ses équipes de tout mobiliser sur les évènements en France, lui fait me répondre dans un air de fausse certitude que c’est l’actualité. Et qu’on n’y peut rien. Une actualité qui nous a tellement absorbés au Sénégal que pendant plusieurs jours, des programmes en prime time, d’intérêt politique ou socioéconomique, des espaces de libre-antenne et des éditions spéciales entières ont été consacrés au champ lexical de l’attentat de Charlie Hebdo. Une bien malheureuse cécité éditoriale qui soutient l’illusion selon laquelle ce sujet d’actualité serait le plus saisissant de notre environnement immédiat. En réalité le plus facile. Aussi facile que tomber sous le charme d’une prédication sur les réseaux sociaux, la véritable porte d’entrée du Djihadisme en France.

Pourtant, des évènements d’une « exceptionnelle barbarie » se produisent régulièrement autour de nous sans occuper autant d’espace. Le slogan de « Je suis Charlie » est venu rappeler à ceux qui ne pensent que par les autres, qu’ils auraient pu être des filles de Chibok, des enfants de la rue martyrisés à ciel ouvert, des morts de la Casamance, des victimes de Boko Haram, etc. On est allé jusqu’à réaliser au cours des offices religieux chrétiens qu’on aurait pu dire « Je suis Christ » pour porter sa foi… Malheureusement, personne n’a pu porter de slogan aussi fort depuis une série d’évènements meurtriers qui déciment le nord du Nigeria et amputent le Mali d’une partie de son territoire. Même pas pour le sang qui coule sur nos routes au Sénégal ou les pires atrocités d’Al Shebab. Il est admis dans la conscience collective malienne que celui qui, le 9 février 2012 à l’Elysée, décida de stopper une avancée terroriste au Mali mérite les attentions du président IBK, quoique l’intervention reste polémique. La présence dans les rangs de la marche à Paris, dimanche dernier, d’un certain Thomas Yayi Boni en larmes après avoir décrété 3 jours de deuil au Bénin laisse interloqué. Il en va de même pour le Gabonais Ali Bongo et le Sénégalais Macky Sall qui n’ont pas été aperçus à Abuja, à Nairobi ou à Mogadiscio lorsque des terroristes y ont produit de bien plus violents spectacles. Tous doivent mieux qu’une simple politesse à la mère patrie. En attendant, plaise au ciel que les deux fillettes qui se sont récemment fait exploser au Nord du Nigéria ne fussent pas des kidnappées de Chibok, déjà oubliées.

A ceux qui s’amusent à noyer la folie impérialiste de Charlie dans la globalisation du monde, village planétaire, il reste encore à déterminer les centres d’intérêts. Charlie Hebdo a été par exemple très peu commenté en Chine, et Huanqiu Shibao qui lui a consacré l’un des rares éditoriaux dans les kiosques n’était pas nécessairement dans le vent de solidarité qui souffle sur l’Europe et ses ex-colonies depuis 10 jours. Une solidarité qui occulte mal le fondement problématique du drame : la responsabilité éditoriale. Même en journalisme satirique. Huanqiu Shibao fait notamment remarquer en substance que la clé de la paix sociale se trouve dans le contrôle des médias. Mais hélas les dirigeants occidentaux, pour des raisons électoralistes, n’ont souvent pas envie de rectifier le tir et vont parfois même jusqu’à soutenir les abus. Le journal dénonce, à l’endroit de l’Islam, un manque de respect qui a longtemps affecté le vivre ensemble en France, sans inquiéter l’Elysée. C’est en cela que l’attentat de Charlie Hebdo fait l’objet de tous les regrets sans céder à la condamnation absolue. Les frères Kouachi n’avaient aucune raison fondée d’assassiner si froidement ces adorables caricaturistes qu’on aimait tant, n’aura-t-on cesse de dire avec tout le soin honnête d’une réserve. Car le libertinage éditorial de l’hebdomadaire depuis de longues années lui faisait prendre impunément des risques. Dresser le portrait du prophète de l’Islam en de moins provocantes formes aurait peut-être évité le pire, même si les extrémismes religieux puisent dans d’autres motivations en France, mais de violents coups de crayon en 2006 avaient plutôt valu au caricaturiste Wolinski des compliments distingués du ministère français de la Culture. Il était considéré par les autorités françaises de ces dernières années comme une figure emblématique de la liberté d’expression, contrairement à celles de 1970 qui prirent le soin d’interdire Hara Kiri, le paternel de Charlie Hebdo sanctionné pour son traitement indescriptible de la mort du Général de gaulle.

Dans leurs différents comptes rendus, des publications anglo-saxonnes comme le Daily Telegraph britannique, la chaîne américaine CNN ou le New York Daily News ont souvent pris le soin de pixéliser les unes du magazine français pour des raisons éthiques et éditoriales qui n’existent pas dans le 19ème arrondissement de Paris. Richard Griffiths, l’un des patrons de la chaîne américaine CNN appelle son personnel à décrire les détails à l’oral sans montrer les dessins jugés offensants. Le même guideline s’applique à la BBC, le media d’Etat britannique. Des dessins qu’on aurait pu admettre au cœur d’une société américaine potentiellement islamophobe en raison de son aversion contre l’extrémisme musulman. Monsieur Griffiths commente lui-même son instruction en notant que c’est la clé pour comprendre la nature de l’attaque contre le magazine français et la tension entre liberté d’expression et respect de la religion. Point de doute qu’ils le savent aussi bien à Paris qu’à Washington. Ils le savent si bien que l’avocat du journal a pris le soin d’annoncer que le numéro devant paraître une semaine après la fusillade comprendra des dessins du prophète Mahomed et continuera de se moquer des religions, aussi sacrées soient-elles dans certaines convictions. Non pas que la satire est sans objet dans “le plus beau métier du monde”. C’est l’audacieux mésusage dont il souffre qui blesse. Et pour le cas d’espèce, l’opinion s’en régale cette semaine sur un million de tirages contre 60 mille précédemment et en 16 langues. L’attentat de Charlie Hebdo, un mois plus tôt au bord de la faillite, n’a donc pas fait que des morts et des émules de la puissance des médias occidentaux sur notre existence. Il permettra de faire de bonnes affaires et de relancer l’extrémisme de la satire.

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