Chancre mou

L’expression démocratique ressortie des urnes lors des élections locales de juin 2014 marque une étape importante au Sénégal. L’un des enseignements majeurs est que désormais  la suspicion qui accompagnait la gestion des élections par un ministre de l’Intérieur estampillé partisan ne devrait plus être de mise. Après la présidentielle de 2012 perdue par Abdoulaye Wade alors que Ousmane Ngom était au pouvoir, après les législatives de 2012 remportées par la coalition au pouvoir et les résultats des locales qui ont vu la plupart des grandes villes gagnées par l’opposition ou des coalitions qui ont fait face à l’assemblage « Benno bokk yaakaar » de la mouvance présidentielle, les acteurs politiques toutes sensibilités confondues doivent comprendre que les contestations liées à certaines manipulations prêtées au ministère de l’Intérieur qui impactent négativement sur les résultats des élections ne sauraient prospérer. Il ne s’agit pas, cependant, de donner un chèque en blanc au ministre de l’Intérieur. La vigilance doit être de mise de la part des instances politiques pour améliorer encore le système. Mais à la vérité, il y a des acquis incontestables qui permettent de dire que la démocratie sénégalaise en l’an 2014 est bien ancrée. On est bien loin des années 80-90 où les contestations, la violence, l’emprisonnement des leaders, défiguraient chaque élection.
Beaucoup reste à faire, toutefois, et ceci concerne particulièrement la citoyenneté. Notre sentiment en examinant le champ politique et en écoutant les citoyens au-delà des militants, est que l’on s’amuse avec notre destin. Le vote est alimentaire au Sénégal et cela ne dérange presque personne. Le vote alimentaire est un chancre mou qu’il s’agit de combattre vigoureusement. Cette triste réalité n’agrandit guère l’électeur sénégalais. Vouloir la corréler à la pauvreté est la pire des insultes. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on n’est pas digne. L’achat des consciences à profusion lors de chaque élection fausse le jeu démocratique. Sur l’ensemble du territoire, c’est presque à qui mieux mieux, que les listes et coalitions se sont lancées dans cet exercice. Ceux qui ont voulu s’y soustraire parce que mettant en avant leur moralité, n’ont pas existé. Ils ont été balayés comme fétus de paille. Au catalogue des mauvaises pratiques en politique au Sénégal, l’achat des consciences est certainement en pôle position. Le choix des maires et des présidents de Conseils départementaux après les élections du juin 2014 a encore révélé que l’argent était au cœur du système électoral. Dans certaines localités, c’est un code d’honneur qui a été mis en avant comme au temps des « bourbas » et des « lamanes » pour dire non à la trahison. Des scènes cocasses se sont passées qui interpellent véritablement la citoyenneté. Les membres de certaines listes et coalitions ont veillé toute une nuit pour éviter que l’un d’eux ne succombe aux sirènes dorées du camp d’en face. Quant une ou deux voix peuvent faire basculer une majorité, certains ne se privent pas d’y mettre le prix. Malheureusement, c’est une vieille pratique qui a toujours innervé l’expression démocratique au Sénégal.
L’assainissement des mœurs qui a été lancé par le nouveau régime se penchera certainement sur cette question pour élever le niveau de conscience des Sénégalais. Certains citoyens ont trouvé une réponse à cette pratique : « Je prends l’argent mais devant l’urne je ne ferai que ce que me dicte ma conscience». A chacun sa liberté, mais ne vaudrait-il mieux ne pas toucher à cet argent-là ?
Après Karim Wade et Aïda Ndiongue, qui ira en prison ? Abdoulaye Baldé, Oumar Sarr, Farba Senghor, sont dans l’œil de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI). Samuel Sarr et d’autres responsables du Parti Démocratique Sénégalais sont sur le calepin des enquêteurs. Le procureur Aliou Ndao en lançant la traque des biens mal acquis avait révélé que 25 personnalités de l’ex-régime étaient ciblées dont sept avaient été frappées par une interdiction de sortie du territoire national. Après deux ans d’investigations, la justice semble vouloir donner un coup d’accélérateur dans cette affaire. Il semble bien que la CREI marche bien à son rythme, au moment où bruissent des arrangements entre les acteurs politiques.
Après les révélations fracassantes du colonel Aziz Ndaw sur la gendarmerie, le procureur de la République a du pain sur la planche. Le général Abdoulaye Fall va certainement porter plainte contre son trublion.

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