CADENCE DE L’AGRICULTURE : Une accélération à multiples défis

L’air est à l’accélération de la cadence. Dans l’agriculture qui cristallise l’essentiel des promesses d’emplois dont le régime est porteur, cet impératif, qui rime avec intensification et modernisation-mécanisation, ne peut malheureusement pas prendre sa vitesse de croisière sans le règlement préalable de questions  éminemment délicates, dont la première est la mise à disposition de terres sous un régime sécurisé et suffisamment attractif pour les investisseurs (tant nationaux qu’étrangers). Or, le Sénégal est le seul pays (d’Afrique en tout cas) à avoir choisi la domanialité nationale. De manière… terre à terre, cela veut dire que le gouvernement est obligé de faire aboutir la réforme de la Loi sur le domaine national ( loi de 1964). A défaut, tous les efforts (y compris le PSE)  courent à l’impasse. Le ministre de l’Agriculture et de l’Equipement rural l’a si bien compris, qu’il a entamé un véritable marathon dans ce sens, conscient en plus que seul un consensus fort et le plus large possible y conduira, pour éviter les bombes sociales qui ont embrasé d’autres pays ayant mal négocié ce tournant.  C’est donc sur une démarche inclusive (collectivités locales, organisations paysannes, secteur privé, femmes, jeunes, organisations de la société civile) que Pape Abdoulaye Seck compte s’appuyer. Et dès le départ, la tâche se  révèle simplement titanesque, la volonté politique  «sincère» (!) ayant jusqu’ici fait défaut, selon certains acteurs. Outre qu’en attendant l’adoption d’un Code pastoral, il faudra relever les défis liés à l’accès à l’eau, aux semences, à la mécanisation et à l’énergie…

Le ministre de l’Agriculture, Pape Abdoulaye Seck, n’a pas tardé à traduire concrètement la volonté du gouvernement d’Aminata Touré d’accélérer la  cadence. Mais il a aussi pris conscience des préalables nécessaires à une bonne mise en œuvre des orientations fixées, dont quatre défis à relever : l’accès aux bonnes terres, la maîtrise de l’eau, la disponibilité de bonnes semences (voire certifiées) et la mécanisation. En priorité donc, la modernisation souhaitée de l’agriculture  sénégalaise ne peut prospérer sans une maîtrise de la question foncière, dont la réforme entamée est la condition sine qua non, pourtant loin d’être réglée malgré le défilé d’au moins trois commissions depuis dix ans et cinq documents élaborés (dont la Loi d’orientation agro-sylvopastorale -Loasp), sans qu’aucune conclusion viable n’ait été enregistrée.  La vision est pourtant claire. Il s’agit de susciter des synergies fortes, pour aller vers la modernisation et l’intensification de l’agriculture sénégalaise en promouvant des complémentarités entre la sécurisation des exploitations familiales et l’ouverture à l’agrobusiness. Parce que pour M. Seck, autant les systèmes familiaux «ont un rôle important à jouer dans l’atteinte d’une sécurité alimentaire et nutritionnelle durable», autant «le gouvernement du Sénégal est favorable au développement d’une agriculture moderne adossée à l’agro-industrie. L’objectif étant non seulement de nourrir les populations (autosuffisance et sécurité alimentaire), mais aussi de faire du secteur le moteur de la croissance,  et, prioritairement, fournir  les centaines de milliers d’emplois attendus. Le chômage est en effet la première bombe sociale qu’il convient d’endiguer. Et comme le président Macky Sall a dit compter sur l’agriculture pour booster la croissance et résorber le chômage des jeunes et des femmes, l’ancien Directeur d’Africarice qui a rejoint le pays pour apporter son expérience de chercheur, a immédiatement traduit en actes les solutions relevant de son département afin de répondre aux préoccupations. Très prosaïquement, cela s’appelle PRACAS, pour Programme d’accélération de la cadence de l’agriculture sénégalaise. C’est ainsi que durant trois jours au Ngor Diarama, des représentants des principaux acteurs se sont penchés sur les acquis, ainsi que les tenants et aboutissants de cette problématique délicate, afin d’éclairer les décideurs devant la détermination affichée par le ministre quant à l’accélération de la cadence agricole.

Bailler les terres aux collectivités locales

Pourtant, les choses ne sont pas simples et c’est tout l’objet de la participation du Sénégal au processus de partage des «Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers» initiées sous l’égide de la FAO, à travers le Comité de sécurité alimentaire (CSA). Le partage de cette initiative soutenue par les coopérations italienne et française a fait l’objet de l’atelier  national (après celui du Cameroun), sous l’égide du FIDA (Fonds international pour le développement agricole) et de l’IPAR (Initiative prospective agricole et rurale). Car, les douloureuses expériences vécues un peu partout à travers le monde (Kenya, Brésil), enseignent qu’on ne touche au foncier qu’en s’armant du maximum de précautions. D’où l’option de toujours privilégier une démarche inclusive, consensuelle et prudente. D’emblée, le Dr Seck l’a dit : «Nous ne voulons pas d’un marché foncier rural». Il préconise plutôt que «l’investisseur négocie avec les collectivités locales». Dernière proposition retenue pour concilier l’inaliénabilité des terres et la responsabilité de leur gestion dévolue exclusivement aux populations qui en sont tributaires, tel que l’a voulu le législateur. Comme l’ont expliqué, tour à tour, MM. Arona Niang et Alain Diouf en présentant le Programme de développement inclusif des domaines agricoles au Sénégal (PDIDAS), l’Etat pourra bailler la terre aux collectivités locales ; lesquelles, à leur tour, vont céder des sous-baux, se constituant ainsi des revenus réguliers, tout en conservant leurs prérogatives sur la propriété foncière. Car, la réforme doit également anticiper et prévenir la seconde bombe sociale qui pourrait exploser du fait des conflits déjà notés au Sénégal (Mbane, Nguith, Bambilor). C’est aussi la proposition à laquelle était arrivée un expert des questions foncières, l’avocat Me Issa Diop, préconisant de relever ainsi le portefeuille des communautés rurales jusqu’ici responsables de la gestion des terroirs. Etant entendu qu’avec la communalisation intégrale, la loi devrait être revue.

Accès au foncier, eau, semences, matériel agricole, énergie…

On n’est pas pour autant sorti de l’auberge, puisque la question de la réforme foncière dont a hérité le Pr Sourang des mains de Me Doudou Ndoye, est passée depuis deux décennie sous les fourches caudines de nombre d’autres commissions et comités qui ont produit au moins cinq documents «sans que rien n’ait abouti», selon Arona Niang.  Et d’aucuns, parmi les participants à l’atelier de Ngor, de se demander si une volonté politique «sincère» ( !) a réellement accompagné ces missions. D’autant que d’autres questions vont se poser, liées notamment au disponible en eau (tant pour les cultures légumières dans les Niayes que pour la riziculture dans le Nord), l’accès aux semences certifiées et au matériel agricole adapté aux différents types et tailles des exploitations. Outre le fait que l’acte III de la décentralisation laisse persister des zones d’ombre soulignées par les acteurs, comme sur la gestion des terres du domaine national qui relevait des communautés rurales (Loi de 64), lesquelles vont disparaître avec leur érection en communes. Enfin,  outre les difficultés liées à l’énergie (cherté du fuel et des factures, connexion électrique distante, etc.), il est surprenant d’apprendre que le Sénégal a dû importer - et payer au  prix fort - des pré-bases de riz  pluvial chez le voisin malien (qui a du reste réussi son programme d’autosuffisance en riz débuté en même temps que le Sénégal en 2008). Par contre, entre la vieille Sismar, Tse, Equip Plus et Matforce (et d’autres importateurs), le  Sénégal n’a que l’embarras du choix, d’autant que les acteurs demandent que la production artisanale soit privilégiée. Seulement, le matériel n’étant cédé qu’à titre onéreux, il faudrait mettre en place, dès à présent, les lignes de crédit nécessaires. Le Fida promettant son soutien au Pracas, la Banque mondiale, l’Union européenne, les Coopérations japonaise, brésilienne, chinoise et d’autres bailleurs entrant en lice,  la Cncas, la Bnde, le Fongis et le Fongip, ne pourront que jouer leur rôle.

D’où toute la portée de l’optimisme affiché par le Directeur général de la Saed Samba Kanté et le Président du Cncr, Samba Guèye, lors de la Journée de l’Agriculture à la 15ème FIARA. Faisant quasiment écho à nos deux (ex) confères, MM Abdoulatif Coulibaly et Elhadj Hamidou Kassé, qui ne cessent de mettre en avant la volonté politique «réelle» affichée par Macky Sall, comme le plus sûr atout du régime. Il y a sans doute de quoi espérer !

Dix principes pour encadrer la réforme

Le comité de sécurité alimentaire mondiale (CSA) de la Fao liste les principes d’une gouvernance responsable des régimes fonciers garantissant un accès équitable aux terres, aux pêches et aux forêts. Le premier étant le respect de la dignité humaine et des droits de l’homme (égalité et inaliénabilité pour tous les individus). Le deuxième, qui est la non-discrimination, est inscrit dans la charte fondamentale du Sénégal, un pays cité comme exemplaire en Afrique dans ce domaine. Au point que d’aucuns estiment qu’il faut relever le « bench-marking » pour nous comparer aux plus vertueux. Il en est de même pour les principes d’équité et de justice que l’actuel régime a élevés au rang de priorité nationale. A cet égard, le CSA préconise « l’adoption de mesures concrètes, y compris des mesures d’émancipation…». L’égalité des sexes interpelle les autorités du pays, du fait des récriminations constantes, en dépit des textes sur l’accès à la terre, dont la pertinence est saluée par tous. Leur attention est attirée sur le fait que les hommes détenant les bonnes terres, les femmes qui introduisent de nouvelles demandes n’ont que les terres abandonnées parce qu’étant de mauvaise qualité. L’approche doit être holistique et durable, ajoute le CSA. Par ailleurs, la consultation et la participation doivent être privilégiées, comme en atteste la présence de tous les segments de la société sénégalaise aux ateliers sur la gouvernance foncière. En matière d’état de droit, l’existant au Sénégal est mitigé par l’absence de la conditionnalité qui veut « une diffusion des lois dans les langues appropriées», pour garantir l’égalité qui doit accompagner l’indépendance de la justice. Viennent ensuite la transparence et l’obligation de rendre compte, qui sont au menu de tous les débats depuis cette deuxième alternance. Enfin, le système doit être soumis à un suivi permanent devant déboucher sur une constante amélioration.

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