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Boko Haram : Les confusions troubles de Chibok

Publié le 17 novembre 2014 par Godlove Kamwa

En Mai dernier le politologue et spécialiste des conflits en Afrique francophone Marc-Antoine Pérouse de Montclos affirmait que pour venir à bout de l’insurrection de Boko Haram, il faut pousser le gouvernement à une stratégie plus fine qui va au delà de la répression. La suite des évènements semble lui donner raison sans produire d’heureux résultats. Au moment où nous allions sous presse, la libération des adolescentes enlevées le 14 Avril est annoncée pour mardi avec un élan de scepticisme au sein des organisations de la société civile nigériane, habituée à la confusion

La première confusion est arithmétique et bâtie sur une certaine légèreté des forces de police qui ne se sont jamais montrées fermes sur leurs communications anachroniques. Si les différents décomptes s’accordent pour dire que 53 jeunes filles se sont échappées, il reste que le nombre exact de celles qui ont été kidnappées le 14 avril demeure encore flou. La police évoque un rapt de 276 personnes, le président d’une association d’enseignants de Chibok dit en avoir comptabilisé 257, l’association des chrétiens du Nigeria a publié une liste de 180 noms, précisant que 165 de ces jeunes filles sont chrétiennes. Les 850 mille tweets de la campagne Bring Back Our Girls se sont limités à susciter quelques expertises étrangères venues prêter main forte au nigéria mais Boko Haram menace toujors la vie de millions de nigérians et désormais de camerounais. D’après plusieurs sources locales confirmées par le département d’Etat américain, certaines lycéennes ont été transférées dans les pays voisins comme le Tchad et le Cameroun où elles auraient été revendues à l’esclavage. La confusion de ces derniers jours résidait dans un accord de cessez-le-feu dont la mise en œuvre non encore définie prévoit la libération des otages. Le chef d’Etat-major de l’armée nigériane Alex Badeh parle d’un document paraphé par le gouvernement fédéral et Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (groupe pour la prédication et le jihad, plus connu sous le nom de Boko Haram). Le premier secrétaire à la présidence Hassan Tukur a affirmé que cet accord mettait également fin aux violences. Du coup, les occupants des lieux de concentration humaine au Nigéria ne devraient plus craindre pour les attentats auxquels ils commençaient à s’habituer en cette veille de fièvre électorale. Politique. L’annonce coïncide avec le moment où Goodluck Jonathan s’apprête à annoncer sa très controversée candidature à sa propre succession en 2015. Même le président François Hollande s’est un peu avancé en annonçant vendredi la libération des lycéennes enlevées il y a six mois avant de se reprendre ensuite mais la bourde était à la mesure de l’enthousiasme et les medias lui ont presque pardonné, l’incident a échappé au buzz habituel.

Anonyme interlocuteur

La confusion et les doutes sur l’accord résident également dans l’anonymat de l’interlocuteur des émissaires du pouvoir d’Abuja au Tchad. On n’en savait que bien peu sur ce Danladi Ahmadu qui est apparu à la place du célèbre Abubakar Shekau, encore muet sur l’accord jusqu’au moment où nous mettions ces détails sous presse. Certains des anciens négociateurs tels que Shehu Sani, un spécialiste de Boko Haram auprès du gouvernement fédéral ont déclaré ne pas avoir connaissance de ce nom. La nébuleuse Boko Haram désormais à la solde de plusieurs forces de déstabilisation de pouvoir s’affiche en serpent de mer autour des frontières du lac Tchad. Le tchadien Idriss Déby qui n’a aucun intérêt à voir son transfert pétrolier ou l’approvisionnement de son enclavé territoire, perturbés par quelle que guerre que ce soit au Nord du Cameroun, croit avoir rassemblé les parties et décroché cet accord mais tous les observateurs restent curieux d’en savoir la suite, à force de fausses notes enregistrées précédemment. La confusion autour des otages de Chibok et la secte islamiste vient également de ce qu’en réalité les exactions des extrémistes ont plusieurs fois été perpétrées sous le nez et la barbe des forces de sécurité.

Complicité

D’ailleurs depuis ce 14 Avril, d’autres filles ont été enlevées et l’incapacité des forces nigérianes à arrêter la saignée suscite une kyrielle d’interrogations les unes plus suspicieuses que les autres. Le Professeur Khalifa Dikwa de l’université de Lagos en est même venu à soupçonner une complicité évidente des autorités dans le rapt de ce jour-là où le lycée de Chibok était le seul à organiser des examens alors que les structures sœurs de l’Etat étaient fermées. S’y ajoute que les ravisseurs se sont sauvés dans un environnement présumé quadrillé par les forces de sécurité. Chiche. Ils recruteront plus tard au sein de l’ethnie Kanouri que le Nigéria partage avec l’extrême nord du Cameroun, tenant tête à l’armée camerounaise. Le colonel Didier Bidjeck, porte parole de l’armée camerounaise se demande à ce sujet comment en est-on parvenu à devoir affronter un Boko Haram qui utilise des chars à chenilles, des pick ups 4 fois 4 de guerre, des véhicules pleins d’explosifs et autres dépôts d’armes en quantités inquiétantes. Il n’y a donc pas que le groupe Etat islamique qui fait dans les gros moyens, pour autant qu’une petite guérilla ne peut s’offrir autant de matériel. Le confrère haut gradé en conclut qu’au regard d’un tel dispositif, l’épopée de Chibok pourrait ne pas être facile à délier car l’ennemi approche à visage couvert. Des universitaires s’étaient déjà résiliés dans l’analyse selon laquelle les filles de Chibok sont les victimes collatérales d’un combat politique masqué sous les cagoules d’une pseudo revendication religieuse. Et donc qu’on en saura un peu plus au lendemain du départ de Goodluck Jonathan des affaires, qu’importe le temps que cela prendra. Beaucoup en voulaient pour preuve, les défections au sein du parti qui dirige au Nigéria à savoir le PDP dont plusieurs ténors sont aujourd’hui les plus farouches opposants du président candidat. La question la plus immédiate serait dans ce contexte celle de savoir de quoi sera fait le prochain épisode du feuilleton. Difficile à dire.

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