Dakar connaît une modernisation extraordinaire. L’espace urbain a connu des transformations importantes dans le domaine de l’aménagement, des routes et du logement. La capitale sénégalaise avec ses imposantes bâtisses, ses boulevards et ses rues pavées, cache une autre facette. L’autre Dakar, celui-là où les quartiers résidentiels cohabitent avec les coins douteux à l’image des favelas de rio de Janeiro : les quartiers en baraques. Une immersion dans ces lieux dont le quotidien est la promiscuité, l’insalubrité et la pauvreté.

Au quartier liberté 6, l’ambiance devant le collège David Diop ne laisse pas soupçonner le décor à une centaine de mètres de là. Une rue sur la droite où des ouvriers qui s’activent devant un bâtiment en construction. Des blocs de pierres arrachés pour laisser la place aux fondations des constructions à étages qui surgissent du sol. Un espace vide sablonneux où sont attachés des chevaux. De l’autre coté, sous un arbre, des femmes qui s’activent. L’œil du visiteur est accroché par la modestie des habitations. C’est comme si l’on venait d’entrer dans une autre dimension. Une petite mosquée érigée sur une butte surplombe les habitations. C’est la «Cité Baraka» ou Liberté 6 baraque.

Logé entre la Sicap liberté 6 et sacré cœur. Ce quartier atypique semble flotter dans l’espace urbain. «Une petite honte sociale» venue se refugier derrière la façade impressionnante de ces quartiers huppés. Des bâtiments en dur dont les briques sont visiblement dénuées de fer de consolidation. De la musique fuse d’une construction en forme de case et qui tient lieu de centre de formation. Un détour dans les ruelles exigües de ce quartier fait découvrir des constructions basses qui donnent une impression de «poulaillers géants». Dans les gargotes, par la fenêtre d’une chambre, on perçoit la modestie du décor. L’assainissement fait cruellement défaut dans ce quartier. En témoignent les eaux déversées dans les rues. Au bout d’une des ruelles, une rue goudronnée et le centre commercial liberté 6 extension surgissent comme un rappel de la modernité.

C’est à l’entrée de ce labyrinthe que se trouve la demeure du délégué de quartier. Serigne Abdou Sèye livre les secrets de ce coin pas du tout visité par la Baraka. Mais non sans formuler des reproches : «A chaque fois qu’un de vos confrères est passé, il est allé déformer nos propos».

Déguerpis en quête de «Baraka»

Dans cette maisonnette de 3 pièces vivent quinze personnes. Une tente couverte de tuiles en ardoises occupe le peu d’espace qui reste. Elle est séparée en deux parties dont une sert de cuisine. «Je suis avec mes enfants et mes neveux. Nous vivons ici depuis 1991». Le vieux parle de «trou à rat». Les habitants ont, pour la plupart, rejoint ces lieux après avoir été déguerpis d’un terrain de l’autre côté de la liberté 6 qui appartenait à l’ASECNA. Aujourd’hui près de 2000 âmes de diverses origines cohabitent dans cet espace. Ce lopin de terre qui «concentre 139 foyers relève du domaine national», selon le vieux Seye. Il arrive qu’une maison soit occupée par plusieurs familles. La majorité des habitants est constituée d’ouvriers, de charretiers, de commerçants. Et les femmes vont travailler comme bonnes ou lavandières pour gagner leur vie. À la Cité Baraka, pour trouver de l’eau c’est la croix et la bannière. «Nous disposons de deux bornes fontaines grâce à l’Ong Enda tiers-monde. Mais seule l’une des bornes fonctionne toute la journée. Concernant l’autre borne fontaine, il faut attendre la nuit pour avoir de l’eau», nous informe une lingère.

Un quartier inaccessible

L’accès à l’intérieur de cite Baraka n’est pas de tout repos, à cause de l’absence de planification créant une installation anarchique. «S’il y avait un incendie ici, les voitures des sapeurs pompiers ne pourraient pas intervenir. Et même pour sortir une dépouille du quartier ou un malade, nous éprouvons d’énormes difficultés», explique Serigne Abdou Sèye.

Les populations qui vivent à Cité Baraka ont, dans le temps, bénéficié du soutien des Ong pour l’amélioration de leur cadre de vie. D’ailleurs le nom de Enda est associé à Cité Baraka, du fait de l’intervention de cette organisation pour l’accès à l’eau et la modification des habitations. «Du temps du président Abdou Diouf on nous avait remis des autorisations pour qu’on occupe le lieu en attendant que l’État prenne une décision. Avec l’aide de Enda, on a alors remplacé les baraques par ces petites constructions en dur».

Aujourd’hui, ce quartier informel souhaite une régularisation. Pour permettre à ceux qui y habitent de construire dans le respect de normes d’urbanisme. «Si l’État du Sénégal pouvait nous aider, nous souhaiterions le lotissement du quartier pour qu’il devienne accessible. Aux autorités de voir à combien ils pourraient nous céder la parcelle».

VDN, première piste,  refuge des mécaniciens et brocanteurs

Poursuivant notre ronde, nous voilà sur la première piste derrière la Vdn. Nous passons derrière la station pour déboucher sur une petite ruelle qui mène jusque derrière la piste de l’aéroport. Cette place qui ressemble à un garage de  mécanique abrite pourtant des demeures. Des mécaniciens, des soudeurs métalliques, des brocanteurs, et des ‘’boudiouman’’ (fouille-poubelles) y ont élu domicile depuis dix longues années, ainsi que quelques ouvriers. La place est aussi un dépotoir pour camions d’ordures. Une ruelle bordée d’ordures et de vieilles voitures en panne nous mène jusqu’aux habitions. Vers 16 heures, les ‘’riverains’’ sont devant leurs baraques et savourent la fin de l’après-midi en prenant du thé. Ils portent des habits très usés, des tenues de travail maculées de cambouis et autres matières grasses. D’autres se reposent sous les camions. La dernière opération de déguerpissement ratée et la fermeture du chemin menant à la piste de l’aéroport, alimentent les débats. En l’absence de canalisations, les eaux usées sont déversées dans les ruelles et y forment des flaques puantes puis des mares nauséabondes. Ces dernières ont fini d’attirer mouches et moustiques, qui y pullulent. La place ressemble fort à un dépotoir d’ordures, de déchets pastiques ou de ferraille. De quelques tas d’immondices, non loin du groupe, se dégage une odeur fétide. Les maisons sont de minuscules baraques poussiéreuses ressemblant à de grands nids d’oiseaux. La localité ne disposant pas de marché, pour faire leurs emplettes, les habitants se rabattent dans les nombreuses tables à provisions qui jalonnent la place.

En dépit de cette pauvreté, une grande animation règne dans ce quartier de démunis. A 16 heures déjà, l’ambiance y est à son paroxysme. Des femmes de ménage, étonnamment en grande toilette, rejoignent leur domicile en groupe. Des gamins jouent à cache-cache et s’interpellent bruyamment. Un autre groupe de garçons s’active bruyamment autour d’un baby foot. En face d’une dame vendant des beignets à la farine de mil, une longue queue s’est constituée, chacun attendant son tour d’être servi. Rien dans leurs visages ne laisse transparaître le stress ou l’inquiétude. Une grande chaleur humaine y règne en dépit de la pauvreté. Plus loin, se dresse aussi la vendeuse de poisson grillé qui s’affaire autour d’un nuage de fumée. Elle est entourée de quatre (4) clients. «Les conditions de vie ici sont très difficile. Comme tu le vois, nous vivons dans une extrême pauvreté, mais Dieu Merci on se plaint pas», témoigne Alpha Ndiaye, un résident. Tout en servant du café brûlant, il ajoute : «Il faut que l’Etat nous laisse en paix, notre vie ici est simple et tranquille, on n’envie personne…». Pourtant, il y a peu de temps les habitants de cette cité ont échappé de justesse à une opération de déguerpissement : «Tout récemment on voulait nous déguerpir, mais il y a eu des interventions», précise-t-il. M. Dione, la trentaine, assis sur un tas d’objets hétéroclites, se proclame brocanteur et affirme exercer cette profession depuis fort longtemps. Ayant laissé sa famille au village, il se fait héberger par un ami et bienfaiteur dans ce quartier : «Nous faisons la collecte des bouteilles, que nous recyclons et vendons par la suite. Il y a de la place dans ce grand espace et puis on est à côté de notre marchandise».  Notre stock est en sécurité et il règne ici une belle ambiance, bien que toutes les conditions ne soient pas réunies», informe-t-il.

«Cité bissap», une bombe foncière

Cite bissap se trouve dans la commune d’arrondissement de biscuiterie. Ici,  le décor est  triste. L’absence d’aménagement est totale dans cet espace niché entre l’avenue Cheikh Ahmadou Bamba et l’avenue Bourguiba. Encerclée par les garages mécaniques et le commerce du marché des HLM, la cité étouffe sous la pauvreté. À quelques encablures de l’école Madièye Sall et de «Arrêt rail bi». Mais, les bâtiments en dur laissent la place à des taudis en tôle de zinc ou en bois. Ce quartier était une zone artisanale. «Avant c’était des ateliers de fonderie ou des locaux pour garder de la ferraille», affirme Amadou Alassane Sy, le délégué de quartier. «Mais petit à petit la vocation d’habitat a pris le dessus».

Des ateliers de couture et même un studio de photographie côtoient les logements. Maye Kor Faye, commerçant installé à l’entrée de la cité, tient à éclaircir certaines choses. «Il faut arrêter de dire que ce sont des garages de mécanique,  il y a bel et bien une vingtaine de maisons ici», déclare-t-il. Un peu plus loin, un groupe de jeunes installés dans cette rue étroite discutent autour d’une théière.

Il règne une insalubrité criarde dans cet espace. Plusieurs chambres se font face, rideaux au vent. Il faut se baisser pour franchir le seuil des pièces. Pour l’eau, les maisons ne disposent pas de robinet. «Il faut acheter de l’eau pour boire, prendre un bain ou faire la lessive». Et pour les toilettes, certains n’en disposent même pas, il leur faut alors se rabattre sur les voisins.

L’aménagement de leur quartier est le plus grand souhait des populations de Cité bissap. «Nous voulons qu’on vienne nous dégager des rues. Il n’existe que trois voies d’accès a la cité». C’est le cri de cœur que lance Maye kor Faye. Pourtant, dans le plan de remembrement datant de 1975, des rues traversent la cité pour permettre de la rendre accessible. Mais l’exécution des travaux de déguerpissement n’a jamais démarré. Le délégué de quartier nous informe : «J’ai saisi le maire de la commune, pour un dialogue avec les populations, afin de trouver une solution à ce problème».

Un plan de remembrement non exécuté

La Cité Bissap est une zone où les conflits fonciers foisonnent. Hormis la zone qui longe l’ancienne voie ferrée, le reste appartient à des privés. Après le plan de remembrement de la zone artisanale, des propriétaires sont venus réclamer leurs terrains. Alors que des familles ont acquis ces terrains et disposent d’actes de vente légalisés. «Mais beaucoup se sont fait arnaquer et ont construit. Aujourd’hui nous avons demandé aux autorités de s’investir pour résoudre le problème».

La Cité bissap n’est pas un habitat spontané. Les habitants sont des particuliers qui détiennent des titres fonciers. «Des gens attendent le déguerpissement de populations qui pensent être dans leurs droits», informe le délégué de quartier. «Nous avons proposé l’attribution de terrains ailleurs pour désintéresser les propriétaires, mais la question reste entière».

 

Aminata Dème SATHIE & Harouna NIANG