Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures - Vers la fin du monopole de la Banque mondiale ?

La ruée vers la nouvelle institution impulsée par la Chine remet l’hégémonie de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement en cause, au cœur des échanges longtemps restés sous l’emprise égoïste du dollar. A l’échéance fixée par Pékin pour le regroupement des membres fondateurs le 31 Mars 2015, les économies du sud notamment des pays en développement peinent à embrasser la nouvelle finance mondiale qui semble se dessiner inexorablement.
près la France, l’Allemagne, l’Italie et la Grande Bretagne, l’Egypte annonce son intention de rejoindre la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) malgré toutes les pressions subreptices de Washington. Selon le Pr Moustapha Kassé, on devrait s’attendre à ce que plusieurs pays africains suivent l’Egypte parce que la Chine est le principal artisan des infrastructures sur le continent. Citant des officiels européens, les medias américains à l’instar du Financial Times révèlent que l’empressement des « grands amis » des Etats Unis à se faire une place importante auprès ou au cœur de cette jeune dame de la finance mondiale porte un grand coup aux efforts américains visant à maintenir les puissances occidentales loin d’elle. Au-delà de pouvoir répondre au besoin de stimuler l’investissement en Asie dans le domaine des transports, de l’énergie, des télécommunications et d’autres infrastructures, la structure s’apparente à l’outil par excellence de dé-dollarisation des échanges mondiaux.

L’Australie, principal allié des Etats-Unis en Asie-Pacifique et la Corée du Sud, tous poids lourds de la région, se sont laissé charmer par l’initiative chinoise. La banque mondiale dominée par l’occident et la banque asiatique de développement ont désormais une rivale de taille. Traditionnellement, la Banque mondiale est dirigée par un Américain, le FMI par un Européen, la Banque asiatique de développement par un fils du Japon, proche de Washington et grand rival de Pékin. L’idée de la nouvelle structure apparue en octobre 2013 s’est répandue comme une traînée de poudre et 21 pays n’ont pas hésité à signer la convention sur l’établissement un an plus tard. Les Etats-Unis qui appelaient les pays aspirants à patienter jusqu’à ce que cette institution fasse preuve d’un respect des normes de gouvernance et des standards environnementaux et sociaux, se sont vus ignorés par la nouvelle donne du partenariat multilatéral. Beaucoup pensent d’ailleurs que c’est la véritable raison pour laquelle la Russie qui a donné « une haute estimation du projet » l’année dernière, n’a toujours pas fait de propositions concrètes quant à sa participation au projet, à la différence des pays européens. Un projet qui pourrait rendre secondaires les grands artères logistiques russes comme le Transsibérien ou la Voie maritime du Nord. Au 29 Mars 2015, l’AIIB compte 45 membres dûment engagés à porter le capital de plus de 50 milliards de dollars à des objectifs plus ambitieux.

Tokyo encore incertain, veut agir de concert avec Washington et d’autres pays pour demander des clarifications à Pékin mais ils pourraient se voir refoulés par un certain effet de masse. L’économiste sénégalais Moustapha Kassé reconnaît que des pays émergents comme le Brésil pris au piège de l’endettement pourrait traîner le pas mais il est convaincu que leurs réserves en devises suffiront à permettre leur entrée dans le capital. Le magazine Forbes explique que la ruée vers l’AIIB laisse à l’administration Obama trois options étroites : Continuer à presser sur ses alliés pour qu’ils ne rejoignent pas la banque tant que ses procédures de gouvernance ne sont pas rassurantes, rejoindre l’AIIB elle-même ou laisser tomber toute tentative d’arrêter la mer avec ses bras.

L’AIIB dont l’organisation et les organes de direction sont encore vierges de toute prétention formelle sera officiellement lancée en fin d’année 2015. Certains lui prédisent déjà un avenir relativement tumultueux en termes de retombées économiques chez les grands pourvoyeurs de fonds. Nombre d’observateurs et spécialistes de la Chine subodorent que l’une des conditions d’obtention des crédits de la nouvelle banque sera l’utilisation de l’équipement et des technologies chinoises, voir même l’utilisation de la main-d’œuvre chinoise : un moyen efficace pour la Chine de soutenir son économie. Les pays européens qui ont rejoint l’AIIB ont les mêmes aspirations. Ils vont investir, à condition que les pays bénéficiaires se servent de leur équipement et de leurs technologies. A Bali en Indonésie en 2013, le président Xi Jinping avait pourtant clairement exprimé à la tribune du forum de la Coopération économique en Asie-Pacifique, l’intention de créer une nouvelle banque de développement pour la région, en soutien du grand projet chinois des « routes de la soie » qui vise une expansion vers l’ouest et le sud. La Chine n’est pas à sa première tentative car elle avait déjà exprimé sa frustration face au blocage de la réforme des institutions financières, comme le FMI ou la Banque mondiale, issues des accords de Bretton Woods de 1944. Depuis lors, les économies des pays en voie de développement ont manifesté sous le boisseau leur engagement à affronter la dollarisation des échanges qui plombent le pouvoir d’achat sur leurs territoires respectifs.

C’est le cas des gouverneurs ougandais, rwandais, kenyan, burundais et tanzanien de Banque centrale qui se plaignaient notamment d’une économie de plus en plus « dollarisée », en soulignant que la conversion des devises était également responsable de l’inflation croissante dans la région. Le gouverneur de la Banque centrale de Tanzanie, Benno Ndulu a déclaré lors d’un sommet à Nairobi en 2013 qu’une part importante de l’argent consacré aux importations de pétrole brut était une conséquence du taux de change, ce qui avait mené à une forte inflation et à l’affaiblissement des monnaies locales en Afrique de l’Est. Selon Gerishon Ikiara, directeur associé à l’Institut des études diplomatiques et internationales de l’université de Nairobi, la création de l’AIIB élèvera le profil de la Chine en tant que force dans les tendances mondiales de prêt et d’investissement au 21ème siècle. Un grand nombre de pays africains ont déjà fait appel à des fonds de la Chinese Exim Bank et donc, ils ne peuvent que rêver de l’abaissement des coûts de financement qui stimulera la concurrence sur les marchés financiers internationaux, contrairement à un environnement financier dominé dans le passé par un système reposant sur l’aide et les exportations. Il ne reste plus aux décideurs africains qu’à transcender l’influence néo coloniale de leurs politiques de développement pour s’ouvrir au nouvel ordre mondial imposé par l’Asie au vieux diktat occidental. C’est le lieu d’espérer que la relative jeunesse de certains contribuera à les armer du courage de leur génération pour inverser la vapeur.

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