Arène nationale à l’Ecopole - AUX SOURCES D’UN ENTÊTEMENT INDEFENDABLE

Des populations, des urbanistes, des députés… s’agitent pour dire « non » au choix du site prévu à Pikine pour accueillir l’arène nationale de lutte. Pour autant, la décision de l’Etat du Sénégal de changer la vocation de cet espace en voulant y construire un édifice sportif d’une emprise de sept (7) hectares semble irrévocable.

Selon nombre d’observateurs et de professionnels, l’impact environnemental du projet d’arène nationale doit être attentivement examiné. Des urbanistes sont aussi opposés au projet. Plusieurs organisations dont l’Onu Habitat, évoquant les soucis écologiques, remettent en cause son aménagement dans ce site unique dans la région de Dakar. A en croire l’urbaniste, Cheikh Guèye, chercheur-géographe, chargé de prospective et stratégie à Enda Tiers-monde, le site présente des contraintes assez graves sur le sol. Sur les 7 ha prévus pour abriter l’arène nationale de lutte, au moins 4 sont sous la menace des infiltrations, a expliqué M. Guèye, selon qui, l’infrastructure va se dégrader très rapidement. Car, dit-il, « cette zone des Niayes est constituée de bassins versants. La nappe phréatique n’est pas loin. Il y a de l’eau en permanence, parce que c’est une zone qui a de l’eau en surface. C’est la grande cuvette. A chaque pluie, toute l’eau qui descend sur Dakar termine sa course là-bas. A cela s’ajoutent des eaux souterraines ». C’est pourquoi, l’infrastructure sportive nécessitera un remblai sur des hectares. Des études environnementales ont été faites à l’Institut des sciences de l’environnement (Ise) de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar par les urbanistes. « On s’est rendu compte après études que c’est une zone non aedificandi et que les autorités coloniales avaient raison d’en faire une zone où on ne doit pas édifier des constructions, à plus forte raison des constructions de grande envergure qui ont besoin d’assiette foncière très importante autour d’elles pour être fonctionnelles, comme des parkings, des routes… », justifie M. Cheikh Guèye. L’Etat du Sénégal a signé la convention de Ramsar qui commande de protéger toutes les zones humides du Sénégal. Et la principale zone humide la plus exposée à l’habitat, de Dakar à Saint-Louis, est la zone des Niayes, d’après le chercheur-géographe, qui parle d’une contradiction. « On ne peut pas accepter que la zone des Niayes qui a été agressée de toutes parts voie une construction de ce genre. C’est sûr que cette infrastructure va provoquer la disparition des Niayes de Pikine », a-t-il martelé. « La zone est protégée par le Programme d’amélioration et de sauvegarde dunaire (Pasdun) », a rappelé Mohamed Lo, maraîcher, plus connu sous le nom de Gora. « Ils disent avoir fait des études d’impact. Ils n’ont qu’à les publier », a-t-il demandé.

Protégée par la Convention de Ramsar et le Pasdun

Depuis l’annonce du projet, tout le monde constate le mutisme du ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat. Ce sont toujours les ministres des Sports qui parlent de son érection sur le site. Ce qui inquiète l’urbaniste Cheikh Guèye, puisque ce ministère ne doit s’occuper que de sports et non des infrastructures, même sportives. Certaines franges de la population craignent aussi la survenue d’éventuelles inondations. Une psychose qu’elles vivent depuis des décennies est perceptible dans la ville de Pikine. Une opinion qu’elles partagent avec l’urbaniste d’Enda Tiers-monde. « Ces problèmes vont inévitablement survenir dans les cinq à dix ans, d’où la nécessité de faire de cette zone naturelle un point d’eau revitalisé, avec traitement des eaux, en vue de la pratique d’activités piscicoles. La nature prendra toujours sa revanche, même si c’est dans une vingtaine d’années », a-t-il déclaré. Prenant exemple sur la situation du stade Amadou Barry souvent noyé en hivernage. Et c’est à coups de milliards que les autorités essaient de le sauver. Selon lui, Dakar va vivre certainement des extrêmes climatiques avec des pluies exceptionnelles. Le risque, a-t-il poursuivi, est qu’on va voir une arène inondée et dégradée à partir d’en dessous, vu que cette partie est dans la zone inter-dunaire. Quand on imperméabilise les voies de l’eau, celle-ci prend d’autres chemins et la principale conséquence est qu’elle va inonder ailleurs. « Si aujourd’hui des quartiers comme Bellevue et Les Maristes sont dégradés, c’est à cause de l’autoroute à péage. Donc, toutes les zones qui vont se situer autour de cette arène nationale vont connaître des évolutions en termes de circulation de l’eau et seront inondées » a avertit l’urbaniste.

Le maraîchage, activité de centaines de personnes

Les maraîchers sont habités d’une peur bleue. C’est une zone économique très importante qui attire la plupart des gens s’activant dans le maraîchage. Ils sont réunis au sein de l’Union des organisations de producteurs de la vallée des Niayes (Uprovan) et se sont engagés sur tous les fronts pour dire « non » à la construction de l’infrastructure sur leurs champs. Cet espace est une zone non aedificandi et elle est déjà occupée par des centaines de maraîchers. C’est une zone à forte vocation agricole. Elle fait partie de la zone des Niayes. Un grand nombre de pères de familles y gagnent leurs vies. « Nous sommes contre l’implantation de ce projet ici. On va nous faire quitter les lieux où on gagne notre vie. On se retrouvera dans le désœuvrement après des décennies de travail maraîcher. Ces champs existaient avant la ville de Pikine. Nous les avons hérités de nos grands-pères ou de nos pères. C’est notre gagne-pain. Avec nos petits lopins, on refuse un salaire de 150 000FCfa », a dénoncé un des membres de l’Uprovan), Pape Diagne, qui dispose d’un champ de maraîchage de plus de 25 ans. C’est avec cette activité que ces pères de familles subviennent à leurs besoins, assurent la dépense quotidienne et les études de leurs enfants, disent-ils. Il y a également un circuit commercial très important autour de cette activité maraîchère. Des femmes « banas-banas » y viennent chaque matin acheter les légumes pour ensuite les vendre dans les marchés de la capitale. C’est grâce à cela elles gèrent leurs maisons, entend-on.
Ici toutes les conditions de bon maraîchage sont réunies. En plus, les maraîchers ont bénéficié, en partenariat avec la Fao, d’un projet dénommé « Promotion d’une eau de qualité pour une agriculture saine », d’un coût de 500 millions de FCFA. Grâce à cela, des maraîchers ont bénéficié de l’installation de tuyaux d’irrigation dans leurs champs. Ce projet comporte deux phases. Mais, seule la phase 1 est réalisée. L’autre phase a été interrompue à cause de la polémique. Car, elle doit se faire de l’autre côté de la route, plus précisément là où est prévue la construction de cette arène. Le projet de l’arène nationale de lutte pénalise donc ces maraîchers. En outre, l’organisation de défense de l’environnement, Enda Tiers-monde, UICN et Wetlands International, avaient opposé un niet catégorique à la construction de l’arène nationale. Elles considéraient le site comme l’un des derniers «poumons verts» de la capitale sénégalaise. Selon elles, « la décision prise par le gouvernement du Sénégal de construire une arène nationale sur le site du Technopole dédié à la recherche scientifique et à la technologie, si indispensable au développement, suscite une réelle inquiétude chez tous ceux qui sont soucieux de la préservation de l’environnement et d’un développement urbain harmonieux ».

Dernièrement, quatre-vingt députés, plus que la majorité, ont signé une pétition à l’initiative de leurs collègues Mamadou Diop « Decroix » et Ndèye Aida Mbodj, pour s’opposer à la construction de l’arène nationale de lutte sur ce site, au terme d’une rencontre entre les maraîchers et la délégation parlementaire, mardi 20 janvier. Ces parlementaires précisent que « sans être contre la construction de l’infrastructure, ils invitent les autorités à trouver un autre site ». « C’est le seul poumon vert qui reste à Dakar. Nous demandons au gouvernement de ne pas construire ici cette arène et de trouver un autre site », a expliqué Mamadou Diop Decroix. L’Association des diplômés de l’Institut des sciences de l’environnement (Adise), fidèle aux principes de précaution et de responsabilité, a également fait une contribution pour alerter l’opinion sur le risque que pourrait constituer la destruction du site.

OUI A DIAMNIADIO

« Non à la technopole ! Oui à Diamniado ! » Des urbanistes ont suggéré l’érection de l’arène nationale à Diamniadio. Cette proposition découle en effet du fait que cette nouvelle ville occupe, du point de vue géographique, une position privilégiée et mise sur son ouverture sur l’intérieur du pays. De l’avis de l’urbaniste, Cheikh Guèye, une infrastructure sportive aussi importante ne doit pas être construite sur ce site, alors que la ligne urbanistique du gouvernement aujourd’hui est de favoriser les constructions hors de Dakar. « C’est une incohérence », a-t-il martelé, avant d’ajouter que ce n’est pas surprenant pour eux. « Il y a au Sénégal une contradiction en terme d’aménagement du territoire, d’urbanisme. L’unique solution, c’est son transférer à Diamniadio ». Et beaucoup de personnes adhèrent à ce transfert grâce à l’accessibilité et ses autoroutes qui l’encerclent, Dakar-aéroport Blaise Diagne de Diass, Thiès-Touba. C’est le cas de l’ex-ministre des Sports et actuel Serigne de Dakar, Abdoulaye Makhtar Diop. «La construction de l’arène nationale hors de la ville de Dakar est une bonne chose, parce qu’il y a l’autoroute à péage, cela facilite le déplacement des amateurs. En plus, pour les problèmes de sécurité, les gens seront mieux protégés. Parce qu’en même temps qu’on va construire l’arène, on va installer un périmètre de sécurité», a-t-il déclaré à la presse, à l’occasion d’une signature de convention entre la collectivité léboue et le ministère du Tourisme et des Transports aériens.

Dans la psychose de l’insécurité

La crainte de l’insécurité fait également hésiter certaines franges de la population. La ville de Pikine est en effet une localité où les bagarres sont monnaie courante et il n’est pas rare de voir celles-ci aboutir à mort d’homme, bien souvent à l’issue des combats de lutte ou des matchs de football. La dernière en date est celle d’Ibrahima Gningue, un supporter de Guédiawaye FC, grièvement blessé à la suite des incidents ayant émaillé la rencontre du samedi 10 janvier entre son club et l’AS Pikine. Le jeune Gningue est décédé le lendemain dimanche 11 à l’hôpital Principal de Dakar. Un autre meurtre s’y est produit lors du combat de lutte Ama Baldé (de Pikine)-Malick Niang (de Yoff), avec le décès d’un jeune Pikinois. « A chaque combat de lutte au stade Demba Diop, un pick-up rempli de policiers reste stationné à l’entrée de Pikine, à côté de la station sise à la cité Lobath Fall, pour y attendre les supporters pikinois », témoigne Gora Lo. Pourtant, ce stade où se tiennent les combats de lutte est situé à des kilomètres de Pikine. Donc, on peut s’attendre au pire, si l’arène est érigée sur le site en question. La crainte de l’insécurité est palpable chez les populations de cette localité où est prévue l’arène de lutte. Une discipline entourée de beaucoup violences et qui fait que la banlieue a connu tant d’agressions, tant de meurtres.

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