An II de Macky Sall : Sous la couverture, les insuffisances

Entre promesses et avancées significatives, les défis sont énormes dans le secteur de la santé. Le grand chantier CMU est encore… à la traîne.

La couverture maladie universelle n’est pas encore une réalité. Du moins pour nombre de Sénégalais. Au-delà des fonctionnaires et des salariés du privé qui font 20% voire moins, la couverture maladie devrait s’étendre à tous les citoyens du Sénégal. Avant tout, elle cible les paysans, petits commerçants, artisans et tous les Sénégalais vivant du secteur informel qui devraient alors pouvoir bénéficier de la gratuité des soins.  Ce n’est pas encore le cas. Pourtant, c’est aujourd’hui le grand chantier du secteur de la santé, sur lequel l’Etat sera évalué. Une décision qui a pour objectif d’atteindre les 75% de la population démunie non éligible aux institutions de prévoyance maladie (IPM) et autres systèmes de couverture médicale. «Depuis le lancement de la Cmu, qu’est-ce qui a été fait de manière active pour accélérer le processus et couvrir les 80% restants ?», s’interroge Mballo Dia Thiam, secrétaire général du Syndicat unique des travailleurs de la santé (Sutsas/Sas). Une question à mille balles tant il est difficile de cerner les contours de la Cmu. Même si, théoriquement, la voie est tracée.

«Le ministère fait face à plusieurs problèmes avec seulement 11% du budget national. Ce n’est pas un signe encourageant pour la santé et l’action sociale. Au plan institutionnel il n’y a rien de concret pas de loi ou un instrument de transformation et la caisse n’a pas encore vu le jour. Si l’on ne fait pas une discrimination positive à l’endroit des enfants de pauvres, nous aurons le même scénario que le plan Sésame. Même par rapport à la stratégie, le gouvernement ne peut pas laisser la dette hospitalière et vouloir subventionner des mutuelles quasi inexistantes en espérant offrir des soins de qualité», peste M. Thiam.

La gratuité des soins pour les enfants âgés de 0-5 ans est certes un grand pas en avant. Depuis le 1er octobre 2013, le dispositif a déjà été mis en œuvre et la couverture maladie universelle (CMU) déroule. Dans cette première phase, elle cible la petite enfance. Selon les autorités sanitaires - et même si d’importants progrès ont été réalisés - le taux de mortalité s’élève encore à 72‰ chez les enfants de moins de 5 ans. Pour ces derniers, les tickets de consultation, de vaccination et d’hospitalisation sont désormais gratuits dans tous les postes et centres de santé, ainsi que pour les urgences hospitalières.

Démarrage très timide

Sur le terrain, la réalité se présente autrement. Pour preuve, à l’hôpital d’enfants Albert Royer, structure pédiatrique de référence, les parents semblent assez perdus et les médecins assez sceptiques. En trois mois, plus de 2650 enfants y ont tout de même bénéficié de la gratuité. Cela se limitant toutefois à certains critères : consultation pour nouveau-nés de 0 à 1 mois, référence avec bulletin médical, en cas de fièvre à 39°, en cas de difficultés respiratoires, léthargie, déshydratation, convulsions, perte de conscience. Un début primordial mais qui n’est pas pour autant très significatif, quand on sait que la plupart des structures sanitaires du pays (postes et centres de santé y compris) sont aujourd’hui dépourvues de moyens matériels, financiers et humains.

Récemment, le ministère a présenté son plan de communication afin de partager les orientations du plan stratégique du développement de la Cmu pour aller vers une couverture d’au moins 75 % de la population d’ici à 2017. «Il y a un problème de communication et même de partage de l’information. Même les populations ne savent pas à quoi cela tient. Il y a des efforts à déployer, le ministère devrait être plus agressif à ce niveau. Aussi, il est bien de communiquer et d’en parler beaucoup alors que le minimum n’est pas disponible, cela pose les problèmes et peut créer un effet boomerang. Il faudrait que le dispositif fasse sa propre publicité à travers la qualité des soins», défend M. Thiam.

C’est dire que si le budget du ministère n’est pas augmenté, la dette des hôpitaux réglée, un recrutement massif opéré…  Aussi, la carte d’égalité des chances tant attendue tarde à être une réalité. Alors que le système de financement devrait s’appuyer sur un fort mécanisme de mutualisation avec l’initiative «une collectivité locale, une mutuelle», l’engouement et les expériences dans le domaine sont encore très limités. De même, dans le plan Yoonu Yokkute, il était annoncé la création d’une Caisse Autonome de Protection Sociale Universelle (CAPSU) qui tournerait autour de 90 millions de francs CFA pour le financement de la Cmu.

Les 5 milliards déjà avancés (pour les gratuités et pour la mutualisation) sont bien loin du compte. La fameuse Caisse, non plus, n’est donc pas encore une réalité. «Il y a la question du financement de la demande pour réaliser l’offre de soins. On doit revisiter tout cela et se référer sans doute aux recommandations des concertations nationales. Mais, telle que la question est gérée actuellement, nous n’avançons pas à grands pas. Il nous faut davantage de force – en l’occurrence une loi - ne serait ce que pour rendre obligatoire la cotisation et régler les questions d’ancrage», ajoute le syndicaliste.

Scanners, gratuité de la dialyse, gratuité de la césarienne

«Hors CMU», le Sénégal a pris quelques belles initiatives dont la gratuité de la dialyse et la gratuité des césariennes.

En présentant son bilan, le ministre Awa Marie Coll. Seck n’a d’ailleurs pas manqué de citer l’installation d’au moins sept scanners dans les hôpitaux, en deux ans ; ainsi que, bien évidemment, la gratuité de la dialyse au niveau des structures publiques du pays et le coût qui a diminué dans les structures privées. Mais, une chose est de rendre gratuite la dialyse, une autre en est de rendre accessibles les centres de dialyse et les médicaments qui pourront véritablement soulager les malades.

Toutefois, consciente des insuffisances ça et là, elle a promis le lancement «sous peu» d’un plan d’urgence pour restaurer le plateau technique dans nos structures sanitaires.

Mais en attendant, l’augmentation de 3% du budget de la santé (de 123 milliards 692 millions à 127 milliards 95 millions), ne permet pas d’espérer grand-chose en face de l’étendue des problèmes et des ambitions.

D’après ce dernier, «il faudrait que l’existant fonctionne d’abord. Et à ce niveau, on n’a pas besoin de chercher loin car on sait tout ce qui manque dans chaque structure sanitaire, concernant les équipements, intrants, ressources humaines, etc.».

En effet, le déficit en ressources humaines de qualité est très grand avec un véritable besoin de recrutements massifs. Il faut le rappeler, le Sénégal compte moins de 1500 médecins pour une population de près de 14 millions d’habitants. Le Sénégal est encore bien en deçà des normes de l’Oms (1/10.000). Pis, les médecins sont une denrée trop rare dans nombre de contrées reculées du pays. Entre Dakar et les régions de l’intérieur, le gap est, à tout point de vue, effarant. 60% des médecins sénégalais exercent dans la capitale en plus du grand déséquilibre infrastructurel entre Dakar et l’intérieur du pays.

Infrastructures, budget, financement, ressources humaines, dette hospitalière…, les conditions pour une bonne couverture médicale ne sont pas encore remplies. Les grèves répétées du Syndicat autonome des médecins autonomes du Sénégal (Sames) et les inquiétudes par de rapport aux moyens du Sénégal de faire face au virus Ebola, sont révélatrices de tous les manquements.

Pour l’heure, ce grand chantier qu’est la Cmu avance lentement et ne permet pas encore de rêver. Une chose est sûre : même le président Macky Sall sera évalué en 2017 sur cet engagement majeur.

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