Le déficit annoncé du moutons favorise une spéculation sans précédent. L’implacable loi de l’offre et de la demande entraîne l’envolée des prix. Dans cet entretien accordé à la Gazette, Mme le ministre de l’Elevage revient sur les nouvelles mesures prises en vue d’un approvisionnement correct du marché.

La Gazette : A quelques semaines de la Tabaski, une rumeur de pénurie de moutons persiste. Que pouvez-vous dire aux Sénégalais sur la base des informations de vos services ?

Aminata Mbengue Ndiaye : Je voudrais à mon niveau avoir une idée positive par rapport à l’approvisionnement de notre pays en moutons de Tabaski. Il y a une rumeur de pénurie de moutons qui s’annonce, je ne peux pas dire le contraire. Mais je ne peux pas également dire, avec précision, qu’il y aura un surplus. Après les tournées que je viens d’effectuer au niveau de la République Islamique de Mauritanie, au Mali et à l’intérieur du Sénégal, ce dont je suis sûre, c’est qu’il y avait une disponibilité en moutons. Je me suis rendue dans la zone silvopastorale, Kaffrine, Khelcom, Ribo-escale ainsi que dans la région de Tambacounda dans un village de Diaylali où il y avait des milliers de moutons.

Dans les deux villages cités précédemment aussi, il y a une quantité énorme de moutons. La tournée continue jusqu’à Bakel. Sur la route au niveau des pâturages, il y a de bons béliers élevés en vue de la Tabaski, dont chaque éleveur en a plus de mille. L’un d’eux nous disait qu’il a à sa disposition plus de 1 500 moutons, qu’il compte vendre à Dakar. Je me suis rendue avec le gouverneur de Tambacounda à Diaylali, dans l’arrondissement de Sinthiou Malème où un éleveur avait plus de six mille moutons qu’il vendait dans d’autres marchés. Mais cette année, il promet qu’il sera dans notre capitale parce qu’il a été honoré et valorisé par les autorités pour son travail. Il en est de même pour d’autres villages environnants.

Donc, il y aura un approvisionnement correct et suffisant…

Nous nous sommes rendus à Goudiri et Kidira pour voir les conditions au niveau de la frontière afin de rencontrer la Gendarmerie, la Police, les services de la Douane ainsi que les services du ministère de l’Elevage. A ces niveaux, c’était pour avoir une discussion avec les éleveurs et les autorités qui s’occupent de la protection des frontières. L’objectif, c’est de voir dans quelles conditions ils doivent faciliter le transfert des moutons de cette zone frontalière vers la capitale. A Bakel, nous avons eu une discussion avec les éleveurs pour leur demander leurs conditions de participation. Ensuite, nous avons parlé avec les éleveurs de la région de Matam sur les conditions de la Tabaski ; puis dans le département de Ranérou, à Vélingara Ferlo dont les éleveurs étaient prêts pour amener leurs moutons à Dakar. Dans le village de Loumbale Daka, département de Ranérou, il y avait un grand éleveur en même temps opérateur de moutons pour la Tabaski. Il lui arrivait, pendant des années, de venir à Dakar ou à Linguère avec une quantité de moutons qui ravitaille certains centres urbains. Il a donné des assurances quant à sa participation à la Tabaski. A Vélingara Ferlo, nous avons rencontré Aliou Demboul Sow qui est un parlementaire en même temps qu’un opérateur de Tabaski au niveau de Bakel. Tout cela c’était pour sensibiliser les leaders sur l’importance de la Tabaski mais aussi par rapport à ce que nous attendons d’eux en termes d’approvisionnement. Nous avons organisé des rencontres et des Crd pour sensibiliser les producteurs.

Globalement, êtes-vous optimiste par rapport à l’approvisionnement du marché ?

Je suis optimiste de nature. Nous ne pouvons pas dire que les moutons vont manquer, à la lumière de ce que nous avons vu au niveau des zones d’attente. A la même période que l’année dernière, nous pouvons dire qu’il y a plus grande disponibilité de moutons dur le marché. Nous avions 58 000 moutons sur différents marchés qui ont été observés. Cette année, nous sommes à 141 000. Avec l’hivernage, les éleveurs préfèrent continuer le pâturage plutôt que de venir à Dakar pendant deux mois exposer leur bétail et le nourrir avec de l’aliment concentré et l’achat d’arachide, coûtes choses qui coûtent cher. Ces éleveurs font des tournées régulières dans des points de vente et se renseignent, à chaque fois, sur la situation du marché. Je ne peux pas dire formellement s’il y aura suffisamment de moutons ou non. Tout mon souhait est que chaque Sénégalais puisse avoir son bélier de Tabaski.

Avez-vous tiré le bilan de la Tabaski de l’année dernière ?

Chaque année avant la Tabaski, on organise un Conseil interministériel sous la présidence du Premier Ministre. Nous avons tenu cette rencontre au mois de mai, c’est-à-dire plus tôt que celle de l’année dernière. L’objectif est d’anticiper et d’avoir le temps d’opérationnaliser le plan d’actions du gouvernement. Nous avons discuté sur le bilan de la Tabaski de 2013 et la préparation de 2014.

Quelles sont les mesures prises ?

Comme chaque année, les taxes sur tout le corridor sont levées. Au niveau de la Douane, les taxes sont levées par le Premier ministre un mois avant la Tabaski et 15 jours après. Il a pris des dispositions par éviter aux éleveurs de subir des tracasseries au niveau du corridor durant tout le trajet jusqu’au point de vente. Parmi les autres mesures de facilitation, il y a la mise en place d’un stock d’aliments bétail au niveau des points de vente. Cet aliment est subventionné à 50%. Nous mettons aussi à leur disposition de l’eau, de l’électricité pour l’éclairage des points de vente.

Les consommateurs constatent que vos facilités ne sont par répercutées sur le prix du mouton…
Quand l’Etat prend ces mesures, c’est pour aider tout le monde afin que le prix du mouton soit à la portée des consommateurs.

Les éleveurs et vendeurs déplorent l’insécurité en période d’opération de Tabaski, qu’en est-il ?

Le ministre de l’Intérieur a présidé une rencontre sur la question de la sécurité qui est très importante pour les éleveurs et vendeurs. Cette rencontre est tenue avec les opérateurs maliens, mauritaniens et surtout sénégalais parce que ceux qui étaient là l’année dernière venant des autres régions avaient d’énormes problèmes de sécurité surtout au niveau du point de vente de Léopold Sédar Senghor. Mais cette année, on a pris des mesures hardies pour lutter contre ce problème. La sécurité, c’est au niveau du corridor. Du point dé part à Dakar. A ce sujet, nous avons sensibilisé les services de Police, l’Armée, la Douane pour qu’il n’y ait pas de tracasseries au niveau de la route. Il faut que les véhicules soient en bon état avec surtout aient de la lumière.

Vous avez parlé de votre visite en Mauritanie et au Mali, quelles sont les mesures prises avec les autorités de ces pays?

Nous avons rencontré le Premier ministre mauritanien qui a été très sensible sur le déplacement que nous avons fait pour mettre les éleveurs dans de bonnes conditions ainsi que les Sénégalais qui les accueillent. Nous avons également rencontré les ministres du Commerce et de l’Elevage et à tous ces niveaux, des dispositions ont été prises. Les éleveurs évoquent la facilitation de leur transport pour ne pas être arrêtés. Le président de la République disait qu’il fallait avoir un haut contrôle à la frontière, mais de laisser les camions circuler sur le reste du trajet. Sinon, je suis obligée d’appeler les gouverneurs tard la nuit quand les camions sont bloqués.

Avec ces voyages, avez-vous pris des mesures sanitaires contre la maladie à virus Ébola ?

Le contrôle sanitaire se fait au niveau des services de l’Elevage qui reçoivent de chacun un certificat sanitaire à l’entrée de la frontière. On est très pointilleux là-dessus. Donc, pour le virus Ébola, on en tient compte. Autre précision, c’est la viande de brousse qui transmet la maladie, non celle des animaux domestiques. Il n’y a pas de soucis à se faire.

Qu’est-ce qui explique ce déficit structurel de mouton ?

Effectivement, il y a un déficit structurel concernant les moutons. Je prends l’exemple du Mali qui a 34 000 petits ruminants et 15 000 000 de moutons. Alors que nous, on est à 5 000 000 de moutons. Ce pays triple le nôtre en ce qui concerne la disponibilité en moutons. Il faut obligatoirement prendre le problème à bras-le-corps pour trouver une solution. C’est pourquoi nous avons réfléchi depuis longtemps sur des programmes pour l’autosuffisance en moutons pas seulement en période de Tabaski mais pour toujours. Car le Sénégal est un très grand consommateur de mouton. Au niveau des abattoirs, c’est 2 000 moutons qui sont abattus par jour, rien que dans la région de Dakar. Au niveau des autres régions également, c’est des abattages tous les jours. Il en est de même lors des cérémonies religieuses, notamment les Gamous, Magals et Thiants. Il s’y ajoute les dibiteries ainsi que les autres jours de fêtes et de baptêmes. A chaque naissance en milieu musulman, on est obligé d’abattre un mouton. Il y a beaucoup de cérémonies rituelles qui sont organisées et on a besoin de moutons. Cela fait une très grosse consommation pour notre pays. Et nous n’avons pas les disponibilités intrinsèques qui nous permettent de le faire.

Donc, pendant toute l’année, il y a des importations de moutons en provenance des pays limitrophes, qui ont également besoin de déstocker. Quand vous avez une production aussi importante qui ne peut pas être consommée au niveau intérieur, vous devez avoir un pays où se rabattre pour déstocker et pour vendre vos moutons. C’est ce qui se passe entre la Mauritanie et le Sénégal. Au Mali, j’ai rencontré le ministre du Développement rural et le président de la République pour leur annoncer nos problèmes par rapport au ravitaillement du Sénégal. Ils sont tous très attentifs par rapport à cette question. Donc, il y a un intérêt commun, un partenariat gagnant-gagnant. Parce que ce partenariat, consiste à prendre des moutons dans les zones excédentaires, pour les transférer en vue de la vente dans des zones déficitaires comme le Sénégal.

Depuis quelques années, on parle de déficit de moutons. Est-ce que le Sénégal élabore une stratégie pour résorber durablement ce gap ?

Par rapport à la lutte contre ce déficit de montons, nous avons élaboré un programme pour l’autosuffisante en moutons dans notre pays. Un programme qui va être mis en n’œuvre dans le cadre du Plan Sénégal Emergent (PSE). Quand la concurrence joue, cela nous permet d’avoir de meilleurs produits mais aussi de meilleurs prix pour permettre aux consommateurs de pouvoir s’en sortir. Nous avons des zones de production. Il y a beaucoup de moutons qui naissent dans les régions de Matam, Kaolack, Kaffrine, Tambacounda, Kolda. Donc, dans toutes ces régions, nous sommes en train de nous organiser. Il y a un élevage urbain qui est en train de se développer. Louga est une grande ville de production de mouton. Nous sommes en train de nous organiser, nous allons étudier avec le ministre de tutelle en charge du PSE, dans le cadre du programme pour le développement de l’élevage dans notre pays, les voies et moyens d’atteindre l’autosuffisance en moutons dans notre pays.

Et l’accès au crédit ?

Sur cette question, la Caisse nationale de crédit agricole (Cnca) seulement a pris 2,5 millions pour la Tabaski. Le Crédit mutuel sénégalais (Cms), la banque atlantique et Acep ont également beaucoup financé pour la Tabaski. Nous suivons les prix des moutons et le crédit pour la Tabaski. A ce niveau, des efforts ont été faits. Depuis le mois de février déjà, certains directeurs de banque avaient demandé aux éleveurs de se préparer dès à présent. Ils pouvaient commencer à donner des crédits. Mais souvent il y en a qui attendent le dernier moment pour venir.

Baye Makébé SARR & Mame Sokhna DRAME (stagiaire)