ALY HAIDAR, MINISTRE DE LA PECHE et de l’economie maritime : «Où étaient ces gens quand des accords exceptionnels engraissaient des lobbys et ne payaient rien au Trésor ?»

Ministre de la Pêche et de l’Economie maritime, le fondateur de l’Oceanium, connu comme un fervent défenseur de l’environnement marin, est resté égal à lui-même. C’est-à-dire qu’il s’enflamme encore pour ses combats, au point de bondir de son siège au cours de cet entretien accordé à «La Gazette» autour du nouvel accord de pêche avec l’UE, qui fait débat. Une polémique qu’il qualifie de non avenue pour la bonne et simple raison que, pour lui, il n’y a pas eu négociation, mais tout bonnement «régularisation» d’une situation exceptionnelle qu’il jugeait à la limite illégale. Il y a des choses plus importantes pour Aly Haïdar, comme restaurer les  écosystèmes fragiles, protéger les juvéniles et préparer le Sénégal à acquérir son propre armement afin de pleinement tirer profit de ses ressources. Avec le protocole sous les yeux, l’entretien a été une véritable plongée en apnée dans ces eaux boueuses. Loin de l’écume moussante charriée par les vagues de réactions.

Pouvez-vous nous faire la genèse des négociations qui ont abouti à ces accords de pêche ?

Quand vous parlez de négocier des accords, c’est comme si je suis allé vendre la mer du Sénégal. Le terme « accord » même me dérange. A mon arrivée au ministère de l’Economie maritime, j’ai trouvé là-bas le protocole thonier qui datait de 2006. Le document était intitulé : « protocole d’accord en matière de pêche entre le ministère de l’Economie maritime et des Transports maritimes internationaux et des canneurs européens basés à Dakar ». Il est là, signé par le Directeur des pêches. Le ministre d’alors, Djibo Kâ, dit qu’il ne l’a pas signé, il a raison. C’est son directeur qui l’a signé. Ensuite j’ai trouvé un protocole de 2009, un protocole de 2010 et un autre de 2011. Mais on va s’attarder un peu sur le protocole de 2011 parce qu’il a une particularité. L’article 9 dudit protocole stipule : «les  captures vendues  à Dakar, le seront au prix déterminé comme suit. La moyenne des prix FOB Abidjan et FOB Dakar sur la base des offres d’achat des conserveurs de vigots qui s’approvisionnent à Dakar. Ce prix sera minoré de 190 euros par tonne pour tenir compte des frais d’approche». Je dis haut et fort que ces 190 euros étaient directement payés au GAIPES (ndlr : Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal). Ces accords continuaient jusqu’à mon arrivée à la tête  du ministère. Ma première démarche a été de convoquer les canneurs pour leur signifier qu’ils  pêchaient dans nos eaux sur la base d’un accord exceptionnel qui est totalement illégal. Dans la mesure où la loi sénégalaise dit clairement qu’un accord de pêche se négocie entre des Etats et non entre un Etat et des armateurs privés. La deuxième anomalie est due au fait que les bateaux ne payaient pas de compensation financière au Sénégal, mais versaient des frais d’approche  à des  entreprises privées. Au regard de tout cela,  j’ai signifié aux canneurs qu’il serait mis un terme à ces accords au bout de six mois. C’est ce que j’ai fait. L’Union européenne m’a félicité pour la démarche. Elle est  venue par la suite me voir pour négocier et régulariser ces accords.

Pourquoi négocier de nouveaux accords alors que vous pouviez seulement arrêter ceux illégaux ?

Premièrement, les grandes instances de recherche sur le thon autorisent le Sénégal à prélever 50 000 tonnes. Deuxièmement, le thon Listao n’est pas une ressource capturée par la pêche artisanale et je défie quiconque de me prouver le contraire. Il n’y a que quelques pêcheurs à Yoff qui capturent de très petites quantités de thon Albacore. Or, l’accord porte sur le Listao. Notre pêche artisanale ne capture pas cette ressource, nos industries de transformation en ont besoin, les instances de recherche nous autorisent à prélever 50 000 tonnes et  nous prenions 15 000 tonnes qui servaient à un lobby. Voilà les raisons de cet accord. J’ai dit stop ! Nous allons négocier et l’argent sera versé au trésor public exactement comme avec l’Oleg Naydenov (ndlr : Bateau russe arraisonné au mois de janvier dernier pour pêche illicite dans nos eaux). C’est ainsi que j’ai commencé à renégocier les multiples accords que j’ai trouvés sur place. Nous avons discuté et trouvé une entente.

Quelle est la contrepartie financière de ces accords ?

La contrepartie financière est de 15 millions d’euros (9,8 milliards de F CFA environ). Au départ, le commissaire européen à la pêche voulait s’en arrêter là. Je lui ai dit que ce n’était pas suffisant. Nous avons décidé avec  la Direction de la pêche de l’UE (Dg Mar) de prendre rendez-vous avec le commissaire au développement. J’ai réussi à convaincre ce dernier à soutenir la pêche artisanale sur quatre volets : la recherche, la surveillance de nos côtes, la restauration de l’écosystème dégradé des juvéniles et la mise en place d’un fonds social en cas de calamité. Ces quatre projets sont soutenus par le commissaire européen au développement à la condition que l’Etat du Sénégal déclare la pêche comme secteur prioritaire pour sa sécurité alimentaire. Dès qu’elle recevra la lettre  du Sénégal  confirmant cet engagement de faire de la pêche un secteur prioritaire pour sa sécurité alimentaire, l’UE nous accordera 50 millions d’euros (ndlr : 32 milliards 750 millions de CFA) sur ces quatre projets. J’ai l’accord du président de la République pour recevoir ce courrier  du ministère de l’Economie et des Finances. Je l’attends d’un moment à l’autre pour décrocher le financement de ces quatre projets.

Il y a une controverse sur les montants de la contrepartie. Le contrat mentionne…

(Il coupe). J’ai vous ai déjà dit que la contrepartie est de 15 millions d’euros.

Les acteurs dénoncent leur mise à l’écart dans la négociation de ces accords. Pourquoi avez-vous rompu avec cette tradition qui voulait qu’ils soient associés aux négociations ?

Si vous parlez d’accords, le peuple sénégalais va penser qu’il s’agit des mêmes types de conventions qui permettaient aux Russes  ou à l’Union européenne de pêcher le petit pélagique, la sardinelle, le yaboye, le démersal côtier,  le poulpe, le thon, la crevette, etc. Je n’ai pas négocié d’accord. Ces gens qui crient actuellement où est-ce qu’ils étaient en 2006, en 2009, en 2010, en 2011, en 2013 ? Surtout pour la dernière année lorsqu’un accord exceptionnel était signé et payait zéro franc au trésor public, mais engraissait des lobbys ?  Je me suis senti le droit de réparer cette anomalie sans les impliquer, puisqu’à mon sens, ils étaient consentants de la situation qui prévalait. Je ne les ai jamais entendu dénoncer ces accords et comme on a l’habitude de dire : « qui ne dit rien consent ». Voilà qu’aujourd’hui l’argent ne tombe plus dans leur poche, mais au trésor,  tout le monde crie. Pourquoi on n’entendait-on jamais ces pêcheurs dénoncer ces accords ? Pourquoi Greenpeace ne dénonçait-il pas ces accords exceptionnels qui ne rapportaient rien à l’Etat du Sénégal ? Voilà que je mets un terme à ces accords exceptionnels qui ignoraient totalement la loi, et on me dénonce sous prétexte que je n’ai pas impliqué untel ou untel.

Il y a beaucoup de confusions sur les espèces ciblées. Que dit le protocole, réellement ?

L’accord ne concerne pas exclusivement le thon. Il y a une expérience sur deux bateaux qui vont pêcher pendant un an le merlu profond. Ils vont pêcher entre 800 et 1000 mètres de profondeur, donc des zones inaccessibles à la pêche artisanale, cela permettrait au gouvernement de mesurer le stock de ce poisson et de prendre des décisions  sur son exploitation ou non.

Dans l’accord il est dit les espèces hautement migratrices de l’annexe 1 de la convention de l’ONU sur le droit de la mer de 1982. Cela renferme, en plus des espèces de thon, d’autres espèces comme le marlin ou les requins. Pourtant, Haidar  a consacré sa vie à lutter contre le massacre des requins ?

D’abord si quelqu’un  a vu un accord signé sur le requin qu’il nous le montre. Je vous ai montré des documents. Je n’ai signé qu’un accord pour le thon et exceptionnellement le merlu profond que deux bateaux  vont pêcher pendant une phase expérimentale d’un an.   Il ne s’agit pas de requins, monsieur. Vous ne verrez nullement dans cet accord parler de requin. Le jour où on voit des bateaux pêcher le requin, on fera exactement comme on a fait avec  l’Oleg Naydenov. On l’arraisonnera et il paiera  une amende. Ensuite, je tiens à préciser que le Haïdar qui était là hier, c’est lui qui est là aujourd’hui et c’est lui qui sera là demain. Je dis haut et fort que s’il fallait signer à nouveau  ces accords je le referais dans les mêmes conditions. Je ne suis pas là pour défendre des lobbys, des intérêts particuliers ou pour  être à  la botte d’une ONG. C’est l’intérêt du Sénégal qui me préoccupe.

Il y a des craintes par rapport à la surveillance. Quelle assurance pouvez-vous donner à ce sujet ?

Certes, nous n’avons pas la capacité de surveillance de nos eaux, mais en avions moins quand on ne nous payait rien. Aujourd’hui on nous paie 15 millions d’euros et  nos partenaires financent quatre projets du Sénégal dont l’un concerne la surveillance.

Il y a aussi que tout surplus est payé  à la tonne, 55 Euros la première année, puis c’est dégressif. Vous ne pensez pas qu’avec 38 bateaux, c’est la porte ouverte à tous les abus ?

Ecoutez, l’Union européenne a négocié pour ses différents pays et pour 38 navires, sans dire quel bateau de quel pays va pêcher. Elle ouvre ces ressources à ces pays. Ce qui m’intéresse, moi, ce sont les 14 000 tonnes qu’ils doivent pêcher. L’autorisation ne concerne que ce tonnage. Donc 38 navires peuvent pêcher 14 000 tonnes en un mois, dix bateaux prendront trois mois ou un pêcheur avec sa canne en dix ans, mais le tonnage reste le même. Quand cette flotte va pêcher, ce n’est pas comme une porte qu’on ouvre et qu’on referme après. Il faut qu’il y ait un dépassement. Un dépassement ne saurait être qu’un dépassement. C’est-à-dire que si à la fin du contrat nous voyons qu’ils ont pêché  14 300 ou 14 700 tonnes, ils vont payer le surplus. Mais il ne  peut nullement s’agir de 50 000 tonnes, mais simplement d’un dépassement dans des limites qui soient, logiquement, négligeables. Et il est précisé qu’un tel surplus sera payé à hauteur de 55 Euros…Je rappelle que c’est depuis que je suis ministre de la pêche (il ne termine pas) Par exemple, hier seulement, nous avons arraisonné un bateau pirate, de même que la semaine dernière. Quand même  (il s’enflamme) ; il faut savoir raison garder ! Depuis que je suis ministre de la Pêche on arrête des bateaux, on paie au Trésor public ; et c’est à moi que vous venez demander s’’il y a un contrôle.  Où est-ce que vous étiez quand on n’arrêtait personne ? Quand personne ne disait rien ? Alors que moi, j’essaie de faire respecter la loi, de contribuer au développement de l’économie du pays avec ce poisson migrant qui est pêché par l’Union européenne au Maroc, en Mauritanie, au Cap-Vert, en Guinée, en Côte d’Ivoire, en Sierra Léone, et partout en Afrique. Ils  sautaient juste le Sénégal où ils bénéficiaient d’un accord exceptionnel par lequel ils ne payaient rien. Maintenant nous avons revu cet accord exactement comme tous les autres pays de la sous-région. Je rappelle que le thon est  un poisson migrant qui traverse nos côtes et ira ailleurs. Je vais vous montrer  des graphiques comparatifs sur les débarquements de thon sur cinq ans, de 2008 à 2012. (Il déplie ses  lesdits graphiques)

J’ai négocié à deux niveaux. Avec le commissaire européen au développement pour 50 millions d’euros ; avec le commissaire à la pêche pour 15 millions d’euros.

Comment expliquez-vous que le Sénégal ne dispose toujours pas d’armement propre ? Envisagez-vous des projets  dans ce sens afin de profiter pleinement de nos ressources ?

Oui. En réalité, sur les cinq prochaines années, si nous continuons les projections, nous allons acquérir notre propre armement. Nous sommes en négociations avec des industriels, des chantiers navals pour fabriquer une flotte thonière sénégalaise. Nous allons ainsi pêcher le thon sénégalais, le transformer sur place, l’exporter et en faire profiter à l’économie sénégalaise. Mais cela nécessite beaucoup d’argent et nous avons trouvé un partenaire qui est prêt à investir dans le cadre d’un partenariat public-privé. Nous l’avons ciblé et nous avons déjà tenu deux rencontres pour amener une dizaine de bateaux pour pêcher, surveillé, etc. Nous sommes en train de travailler sur cela, en parfaite harmonie avec  ce que dit la recherche. Parce que les résultats de la recherche sont très  importants. D’ailleurs, il y a des questions tellement plus urgentes pour le ministère de la Pêche. Le Sénégal a ratifié la Convention baleinière internationale. Ici, la loi dit que nous pouvons pêcher un mérou de 20 centimètres, qui ne s’est donc  jamais reproduit. On peut pêcher un Yabooy (sardinelle –ndlr) de 12 cm, qui ne s’est jamais reproduit. Et ça c’est la loi. De même si vous arraisonnez ici un bateau pris en  flagrant délit, fût-il étranger, vous ne pouvez que lui infliger une amende de 150 à 200 millions de FCFA, alors que dans ses cales il a capturé une valeur de deux milliards de F CFA.

Vous voulez durcir les sanctions ?

Mais bien sûr. C’est sur ces questions essentielles que nous sommes en train de travailler. Revisiter le Code de la pêche ; revisiter les limites de la pêche industrielle ; favoriser la pêche artisanale pour son émergence et les faire travailler dans des conditions  de sécurité et d’épanouissement afin qu’ils trouvent la ressource et contribuent pleinement à l’essor  de son économie. Voilà vers quoi le ministre de la Pêche doit aller.

Mais on ne voit nullement le privé sénégalais dans les investissements envisagés pour l’armement national ?

C’est vrai. On a trouvé un chantier naval qui va fabriquer des bateaux et nous espérons que les industriels sénégalais vont aussi venir.

Entretien réalisé par Fara SAMB & Baye Makébé SARR

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