Affaires Karim Wade, Aïda Ndiongue and Co - L’OPINION EN QUETE DE « VERITE »

A coup sûr, l’année 2015 sera celle des grands procès qui détermineront si, oui ou non, le Sénégal (et par-delà l’Afrique) peut respecter les exigences d’équité et de justice sous-jacentes à la démocratie, ou si au contraire, comme les parties en détention préventive s’en défendent, l’on va assister à des mascarades sous le manteau de la politique. Pour démontrer la maturité de leurs magistrats, les Cours africaines extraordinaires (CAE) établies au Sénégal, par la volonté de l’Union africaine, et qui doivent juger l’ancien Président du Tchad Hissen Habré, sont logées à la même enseigne que la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), un autre tribunal d’exception qui a ouvert en 2014 le jugement de M. Karim Wade, ancien ministre d’Etat, et de Mme Aïda Ndiongue, femme d’affaires, entre autres. Leurs défenses respectives avancent des desseins politiques sous-jacents. Mais là s’arrêtent les similitudes entre les trois affaires. Et pour ne retenir que les questions purement sénégalo-sénégalaises, les deux derniers cas se déroulent parallèlement, mais autour de deux trajectoires asymétriques. Karim Wade (and Co) et Aïda Ndiongue (and Co) qui ont fait la Une des journaux en 2014, verront certainement leurs destins scellés en 2015. Retour sur de rocambolesques affaires de gros sous.

Le temps de la justice, n’est pas le temps de la politique, a dit Modou Diagne Fada à la veille du Gamou. Il appartient juste au journaliste, quand la cour rend une décision, d’éclairer l’opinion sur certaines technicités du dossier. Comme sur les refus de la liberté provisoire, motivé cette fois-ci, selon la cour suivant en cela la partie civile et le magistrat Cheikh Tidiane Mara, remplaçant d’Alioune Ndao au parquet spécial, par les risques de « troubles à l’ordre public » ou de « subornation de témoins » (voir par ailleurs, « l’œil de l’expert »).

« Le Sénégal est un pays qui a une longue habitude de la démocratie (….). Il y a une vraie culture démocratique qu’il nous faut respecter». Ce témoignage de l’ancien ambassadeur (2007-2010) au Sénégal vaut son pesant d’or. Aujourd’hui, c’est la crédibilité de l’institution judiciaire qui mérite considération. En effet, répondant aux questions du journaliste de RFI dans une interview tournant autour du dossier Karim Wade, ancien ministre d’Etat « qui couvrait sept ou huit départements », le diplomate Jean-Christophe Rufin posait d’emblée le principe qui nous lie tous, à savoir que « la procédure étant en cours, il fait la respecter (…) On n’a pas à commenter les décisions de justice », en tout cas tant que le dossier n’ai pas été entièrement vidé. Point de jugement donc sur les décisions des CRA et de la CREI, dont les juges feront face au tribunal de l’histoire. Mais pour revenir aux affaires sur l’enrichissement illicite, le fait même qu’un ancien ministre et une femme d’affaires soient en cause semble montrer qu’il n’y a pas encore cet acharnement contre des opposants dont on accuse la CREI. D’autant que beaucoup de caciques de l’ancien régime qui se sont ostensiblement enrichis sous le harnais sont en liberté. La CREI ne s’est pas non plus laissée prendre au « piège » de la vague de dénonciations -voire de délation- annoncée. Encore moins n’y a-t-il eu de justice expéditive, vingt mois s’étant écoulés depuis l’arrestation de Karim Wade qui aura davantage gagné en popularité, au point de faire douter l’opinion du bien-fondé de certaines accusations portées contre lui.

Une opinion devenue perplexe

La presse a joué son rôle qui est de rendre compte, même si parfois la loupe du sensationnel a grossi des traits insignifiants par rapports au vrai débat. Car comme dit M. Rufin, il ya « une procédure en cours, il faut la respecter ». Pour autant, l’on ne peut manquer de relever que si dans la première mise en demeure en avril 2013, le Procureur spécial avait avancé le montant faramineux de 694 milliards, et dans la deuxième en date du 17 septembre 2013, la somme tout aussi scandaleuse (si elle s’avérait) de 98 milliards, alors qu’on discute encore d’un compte à Singapour où il y aurait 47 milliards, on s’est vite trouvé face à un dilemme. Car l’ouverture du tribunal en septembre 2014, il n’est plus question que de 117 milliards FCFA. Il est vrai qu’un tel patrimoine, même reçu sous forme de dons, reste au moins moralement inacceptable chez un ministre n’ayant hérité d’aucune fortune connue, dans un Etat qui pointe encore parmi les PMA. De plus, tout le monde savait qu’on ne pouvait pas, les doigts dans le nez, retrouver aussi facilement des fonds supposés dissimulés par des « as de la finance ».

Mais l’opinion a son jugement qui est son droit. Or, comme l’a dit Mohammadou Mbodj du M23 à la veille du Nouvel An sur « Faram Faccee » de la TFM, quand autant de sociétés sont constituées dans des conditions plutôt nébuleuses, ça laisse perplexe. Or, la notaire Patricia Lake Diop, a déclaré avoir monté les sociétés AHS, Istar Immobilier, Istar Capital, AN Media, CD Media Group, Sénégal Distribution, IDP, Tera Vision et Atlantic Holding, sur instruction de son client Karim Wade. A quelle fin ? Quand également des associés (à titre gracieux) disent ne rien savoir des montants en jeu à l’exception du salaire qui leur est versé, ça dérange quelque part. Un ancien ami ayant « senti le lâchage », Cheikh Diallo qui se dit ouvertement « prête-nom de Karim Wade », Me Mamadou Diop et Cheikh Tidiane Ndiaye, les principaux témoins sur des montages léonins dans le secteur des médias ont laissé plus d’un perplexes. Surtout devant le silence du prévenu refusant de parler pour cause de « procès politique » -on aurait peur de sa candidature en 2017- ou tant qu’Aboukhalil dit « Bibo » Bourgi, le détenteur de 50% des sommes incriminées n’avait pas été soigné. Ne serait-ce que sur sa responsabilité en tant qu’ancien ministre d’Etat et fils de l’ex-Président de la république, dans autant d’affaires nébuleuses. Auxquelles est venue s’ajouter un autre témoignage, et non des moindres, Bara Tall s’étant vu attribuer gracieusement un lot d’un terrain à bâtir, dans le cadre d’un partage tout aussi léonin. La perplexité vire à l’agacement quand la seconde mise en demeure faisant état de 24 comptes bancaires dans la Principauté de Monaco, la presse a relayé la réplique des avocats selon qui « : un seul de ces comptes appartient à leur client (…) un compte de placement, qui serait crédité de 2 millions d’euros (1 milliard 300 millions FCFA !). D’autant que des témoins cités « à décharge » le chauffeur et le garde du corps Victor Tendeng et Victor Kantoussan qui ont défendu leur patron, comme un travailleur rude à la tâche, ont reconnu avoir versé des sommes d’argent soit sur son compte personnel où, à sa demande, sur celui de la notaire Patricia Lake Diop. L’opinion voudra aussi comprendre le but des montages présentés à la barre par Mbaye Ndiaye , administrateur de l’Agence des aéroports du Sénégal (ADS); par Mamadou Pouye, détenteur de 10% dans Airport Handling Services (AHS), contre 90 % pour Bibo Bourgi ; par Pierre Goudjo Agboba gestionnaire des AHS ; par Alioune Samba Diassé, fondateur de la société ABS s.a., Aéroport Bus Sénégal et copropriétaire avec Bibo Bourgi de la société ABS Corporate, dont il a dit pourtant ignorer tout des états financiers. Autant de sinuosités que la CREI aura à démêler pour une opinion publique qui, ne serait-ce que pour des raisons pédagogiques, ne voudra pas être le dindon d’une farce à milliards.

Des produits phytosanitaires à l’enrichissement illicite

Quant à Aïda Ndiongue, elle était en détention dans le cadre de l’affaire dite des produits phytosanitaires du plan « Jaxaay », impliquant également Abdou Aziz Ndiaye, ancien Directeur de Cabinet d’Oumar Sarr, ministre de l’Urbanisme au moment des faits et portant sur des produits payés et non livrés. C’est au cours de l’enquête que seront incriminés les bons N° 668 d’une valeur de 4 milliards de francs Cfa, 669 d’une valeur de 5,3 milliards de francs Cfa et 689 souscrits à la CBAO-Attijari Bank, respectivement pour juin 2011-mai 2012, août 2011-avril 2012 et avril 2012-juillet 2013, sur la base d’un taux d’intérêt de … 0 %, d’après « Libération ». C’est à la suite que cette enquête qu’il y a eu un glissement vers l’instruction pour enrichissement illicite portant sur un patrimoine (comptes, argent liquide et bijoux) estimé à 47 milliards de francs Cfa, une somme qu’on ne lui soupçonnait pas détenir. Deux cas différents en apparence, mais que les stratégies de défense a réunis comme recelant de dessous politiques tout aussi surprenants, puisque l’ex-sénatrice n’affiche plus aucune prétention élective connue depuis la suppression de la chambre haute du parlement.

Entre les accusations et la « vérité » des faits

La vérité. Un principe fondamental qui doit toujours guider la presse, bien avant l’objectivité même, a été convoqué à maintes reprises depuis l’ouverture du procès. Nombre de témoins ont en effet déclaré n’agir que « pour l’éclatement de la vérité ». L’opinion n’en attend pas moins. Tout comme le président Wade qui l’a dit lors de son entretien avec la 2Stv et Walfadjri. Aïda Ndiongue aussi attendrait un verdict qui la lave de tous soupçons, des accusations d’enrichissement illicite, alors qu’elle n’a pas géré de deniers publics « à l’exception de la mairie des HLM dont le budget est symbolique », selon son avocat. Mais si le Sénégalais lambda est resté ébahi devant les montants faramineux annoncés, il est devenu aphone face aux multiples rebondissements. Car, pour la mise en demeure du 17 avril 2013 contre Karim Wade, le gros du dossier portait sur une filiale de DP World concessionnaire d’une plateforme du Port autonome de Dakar et dont la valeur en représenterait la moitié. Quelques mois après l’ouverture de cette affaire qui avait stupéfié l’opinion, le procureur spécial Alioune Ndao « demandait à la commission d’instruction de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI) de lever l’administration judiciaire de cette société ». Au motif qu’il ne s’était pas agi d’une société-écran de Karim Wade, mais bel et bien d’une compagnie sénégalaise. Même si concomitamment le Sénégal obtenait gain de cause dans un autre litige avec celle-ci et récupérait 40 milliards FCFA de DP World. Les bonnes fées existent-elles finalement ? Mais le doute va germer à chaque tournant, comme lors du départ inopiné du procureur spécial Alioune Ndao, remplacé au pied levé à la mi-novembre par le magistrat Cheikh Tidiane Mara. Depuis lors, le procès à repris et le ministre de la justice Sidiki Kaba annonce que la défense va croiser le fer avec les avocats de l’Etat, en réitérant le principe de l’indépendance de la justice vis-à-vis des pouvoirs exécutif et législatif. Et de tancer ceux « qui se permettent de tout dire » Avant de lancer au seuil du nouvel an que « mettre ces dossiers sur la place publique, c’est une gifle contre la justice sénégalaise. Ça doit cesser. » Sera-t-il entendu ?

e temps de la justice, n’est pas le temps de la politique, a dit Modou Diagne Fada à la veille du Gamou. Il appartient juste au journaliste, quand la cour rend une décision, d’éclairer l’opinion sur certaines technicités du dossier. Comme sur les refus de la liberté provisoire, motivé cette fois-ci, selon la cour suivant en cela la partie civile et le magistrat Cheikh Tidiane Mara, remplaçant d’Alioune Ndao au parquet spécial, par les risques de « troubles à l’ordre public » ou de « subornation de témoins » (voir par ailleurs, « l’œil de l’expert »).
« Le Sénégal est un pays qui a une longue habitude de la démocratie (….). Il y a une vraie culture démocratique qu’il nous faut respecter». Ce témoignage de l’ancien ambassadeur (2007-2010) au Sénégal vaut son pesant d’or. Aujourd’hui, c’est la crédibilité de l’institution judiciaire qui mérite considération. En effet, répondant aux questions du journaliste de RFI dans une interview tournant autour du dossier Karim Wade, ancien ministre d’Etat « qui couvrait sept ou huit départements », le diplomate Jean-Christophe Rufin posait d’emblée le principe qui nous lie tous, à savoir que « la procédure étant en cours, il fait la respecter (…) On n’a pas à commenter les décisions de justice », en tout cas tant que le dossier n’ai pas été entièrement vidé. Point de jugement donc sur les décisions des CRA et de la CREI, dont les juges feront face au tribunal de l’histoire. Mais pour revenir aux affaires sur l’enrichissement illicite, le fait même qu’un ancien ministre et une femme d’affaires soient en cause semble montrer qu’il n’y a pas encore cet acharnement contre des opposants dont on accuse la CREI. D’autant que beaucoup de caciques de l’ancien régime qui se sont ostensiblement enrichis sous le harnais sont en liberté. La CREI ne s’est pas non plus laissée prendre au « piège » de la vague de dénonciations -voire de délation- annoncée. Encore moins n’y a-t-il eu de justice expéditive, vingt mois s’étant écoulés depuis l’arrestation de Karim Wade qui aura davantage gagné en popularité, au point de faire douter l’opinion du bien-fondé de certaines accusations portées contre lui.

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