A défaut d’en appeler ouvertement à la révolte pour faire libérer son fils, Wade peut inspirer une sorte de mutinerie larvée à certains segments de la société. L’insatisfaction généralisée joue en faveur du Pape du Sopi. Malgré ses efforts dans la réduction du coût de la vie, le pouvoir actuel manque de résultats tangibles à opposer aux infrastructures en béton armé de Wade.

Wade a atterri sur un terrain propice à l’agitation sociale. Les récentes entraves à la liberté de manifester ont secrété dans l’atmosphère une humeur de défiance vis-à-vis des autorités publiques. Avant l’arrivée du patron du Pds, deux bras de fer ont cristallisé le mécontentement de la rue publique. Il y a eu l’interdiction faite de  marcher contre le mur d’enceinte de l’ambassade de Turquie sur la corniche de Dakar. Ensuite, la prohibition, légale du rassemblement des Thiantacounes à Mermoz. Leur leader Cheikh Béthio Thioune est en liberté provisoire après le double meurtre de Madina Salam. Aux yeux de certains observateurs, l’accueil populaire offert au pape du Sopi répond en partie à une envie de braver l’interdit et de jouir de libertés garanties par la Constitution.

Mais cette façon de voir n’enlève rien à l’aura personnelle de Wade. En matière de popularité, Wade, battu en 2012 avec un score de 35%, soit plus du tiers de l’électorat, a de beaux restes. Il a surtout habilement su jouer sur la division de son clan, entraînant une surenchère mobilisatrice entre les différentes factions libérales.

Une cascade de faits a contribué à grossir les rangs de l’aéroport de Dakar au Qg du Pds sur la Vdn. Au-delà des curieux et des nostalgiques, cette foule traduit un malaise très vif. En deux ans, le pouvoir Macky Sall n’a guère entamé le stock massif de chômeurs dans les villes. Malgré ses efforts dans la réduction du coût de la vie, le pouvoir actuel manque de résultats tangibles à opposer aux infrastructures en béton armé de Wade. L’insatisfaction généralisée a joué en faveur de Wade.

  Mysticisme du 23

Et ce dernier a bien choisi le moment de son retour. Il a laissé retomber la clameur jubilatoire, qui a suivi le passage du Plan Sénégal émergent (Pse) au Groupe consultatif de Paris. Est-ce un hasard s’il était accroché, dans un premier temps, la date du mercredi 23 avril pour son retour au pays. A y voir de plus près, il y a chez le « vieux » comme un mysticisme autour de ce chiffre 23. On se rappelle : la forte mobilisation le 23 juin 2011 avait annoncé la chute de son régime. Et un mois plus tard, exactement le 23 juillet, le Pds et ses alliés avaient sonné la réplique.

Manifestement, le Pds n’a eu aucun mal à réactiver ses circuits de mobilisation. Douze ans de pouvoir ne s’effacent pas en deux ans. La compétition entre les différents mouvements et tendances de la galaxie libérale a joué en faveur d’une forte mobilisation. Les libéraux de souche, les alliés Mamour Cissé, Mamadou Diop Decroix, Thierno Bocoum de Rewmi, ont maintenu un lien affectif très fort avec une figure charismatique absente, devenue un liant symbolique face à l’adversité.

La question est de savoir si ce retour au pays natal est celui d’un père venu libérer son fils, ou celui d’un chef de parti venu reconquérir le pouvoir. Tout se tient. C’est un seul et unique combat. Dans la tête de Wade, l’avenir du Pds -et celui du pays- passe entre les mains de son fils Karim Wade.

En opposant rompu, Wade ne perd pas de vue que la perspective des locales du 29 juin prochain crée un contexte favorable à un come-back. C’est un coup double. L’intérêt est de requinquer l’électorat bleu et jaune avant le scrutin. La détention de Karim Wade, et d’autres pontes de l’ancien régime, donne de facto au Pds son thème de campagne.

La politisation de la « traque des biens mal acquis » sous la férule de Mimi Touré, donne à Wade des arguments que le combat pour la libération de son fils se mène sur le terrain politique. La tergiversation du pouvoir sur la question de la médiation pénale lui laisse entrevoir la possibilité de négociations, donc de rapports de forces. C’est une stratégie des pratiques libérales durant les « années de braise » que le vieux a déterrée. Sur ce plan au moins, la Wade formula a prouvé son efficacité.

Scénarisation à outrance

Tout a été orchestré pour faire de ce retour au pays natal un super coup. Avec le recul, on peut soupçonner pourquoi le Pds, malgré tous les chamboulements majeurs apportés au code électoral, n’a pas voulu entretenir le contentieux électoral. Est-ce pour ne pas surcharger l’espace public et déblayer la voie à l’arrivée de Wade ? Le pouvoir n’a rien vu venir. Tout a été fait pour que cet évènement soit un blockbuster médiatique.

La scénarisation du retour de Wade a été poussée à ses limites. L’arrivée d’Idrissa Seck quelques jours avant, a servi de bande-annonce. Wade a longtemps entretenu, avec la complicité de certains médias, le suspense autour de son arrivée. Son retour a été plusieurs fois annoncé, puis reporté. Ces faux-départs ont permis de captiver l’attention et de créer une situation d’attente. En fin stratège, le « Vieux » a réussi à ajouter du piment en créant une hostilité supposée avec le pouvoir en place. Qui est tombé naïvement dans le panneau. L’épisode de l’hôtel d’Ayat à Casablanca, au Maroc, a servi de nœud dramatique qui a tenu en haleine de l’opinion, tant nationale qu’internationale. Devant les caméras de France 24, entre quatre murs, Wade a donné l’image d’un exilé politique à qui l’on refuse un droit légitime : « rentrer  chez soi ». Il a réussi à mobiliser la sympathie des Sénégalais en touchant une fibre sensible : «Vous voyez, on me refuse le droit de revenir dans mon pays ».

Et Benno Bokk Yaakar (Bby) dans tout ça ? Comme prévu, la coalition au pouvoir n’a pas été dans le coup. Bby a montré ce qu’elle sait le mieux faire : le cafouillage.  C’est déjà la copie qu’elle avait servie, lors de la première crise sociale du règne de Macky Sall : la rupture du tuyau de la Sde à Keur Momar Sarr.

La distance modifie la représentation et nourrit forcément la nostalgie. Wade a surfé sur cette vague. Ce n’est pas nouveau. Le premier retour de Diouf avait suscité chez ses compatriotes un engouement. Seulement, la tempérance de l’homme et son obligation de réserve en tant que  Secrétaire général de la Francophonie, n’étaient pas compatibles avec une liesse populaire.

Wade, lui, n’a rien à perdre. Son âge avancé, 87 ans, le condamne à une retraite naturelle. Il ne peut briguer des postes dans les institutions internationales, comme l’ont brillamment réussi ses prédécesseurs.  Après son départ du pouvoir Senghor à été admis à  l’Académie française.  Abdou Diouf achève sa carrière exceptionnelle à la tête de la Francophonie. Wade, lui, n’arrive pas à transformer son passage au pouvoir en une expérience valorisante. Or l’incognito et la retraite ne «connaissent» jamais  cet homme blanchi sous le harnais de l’agitation politique et habitué à truster les Unes des médias.  Le pouvoir de Macky n’a-t-il pas commis la faute politique de n’avoir pas pensé à meubler le temps de l’ex-chef d’Etat, ne serait-ce qu’en le chargeant de fonctions purement honorifiques ?

Dans tous les cas, Wade n’arrive pas à faire le deuil de sa  longue carrière politique. Devant la foule de sympathisants venus à son accueil, il a immanquablement ressassé ses faits d’armes : 27 ans de conquête musclée du pouvoir. Il a remis sur la table son retour triomphal de 1999, prélude  de son succès  électoral l’année suivante. Quid de sa gestion erratique du pouvoir ? Dans son discours, Wade a essentiellement rappelé les avantages qu’il a accordés aux étudiants, aux chefs de village et que son successeur aurait retirés. Il a salué les chefs des communautés religieuses au Sénégal.

L’analgésie d’un homme blessé

Devant la foule massée tout au long de la Vdn, le vieux a opéré un refoulement volontairement, pour remettre en selle une identité narrative mille fois ressassée,  et qui lui donne des certitudes historiques. Qu’il se voie donc en sauveur de ses compatriotes, («Je suis venu parce que j’ai entendu la souffrance des Sénégalais») n’a rien de surprenant. Ceci colle finalement aux élans mégalomaniaques et narcissiques du  personnage.

L’Etat a la preuve que Wade reste populaire,  mais il a beaucoup perdu de sa force de nuisance directe. Du côté des autorités, la crainte est surtout que sa présence sur le sol sénégalais ne diffuse un certain esprit de casse. A défaut d’en appeler ouvertement à la révolte pour faire libérer son fils, Wade peut inspirer une sorte de mutinerie larvée à certains segments de la société. Il a essayé de donner des garanties avec une scandaleuse maladresse : «Si je voulais faire un coup d’État, je ne serais pas venu à Dakar. J’aurais pu le faire de là où je suis». L’Etat reste sur le qui-vive. Surtout dans un contexte où les coupures d’électricité reprennent de plus belle dans Dakar et sa banlieue. Faut-il voir dans la révolte des étudiants de Dakar, qui ont mis à sac les restos universitaires, prétextant qu’on leur aurait servi de la viande pourrie, un effet collatéral du retour du sphinx ?

Défait du pouvoir, avec son fils bien-aimé en prison et ses ouailles traquées, Wade est un animal blessé. Il y a une vieille loi de la jungle  qui veut qu’un animal blessé par l’attaque d’un prédateur ou touché par un chasseur, continue à courir sans souffrir de ses blessures. De même, l’analgésie d’un homme traqué se transforme vite en euphorie après l’effroi. Ceci explique que certains hommes, même désespérés, cherchent la bagarre afin de créer  quelques évènements euphorisants.

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