ABDOU DIOUF CEDE LE FAUTEUIL DE LOIF : Hommage à un démocrate intégral

Pour parler dans l’air de ce temps des adieux, l’histoire retiendra toujours de la gouvernance du technocrate Abdou Diouf comment il a contrebalancé une accession à la magistrature suprême alors contestée (le fameux article 35). Et comment il a marché « à pas redoublés » (c’est son expression), voire à pas de géant (au propre comme au figuré), et au mépris de toute précaution (politicienne), toujours vers la consolidation de la démocratie. C’est de cet ancien président du Sénégal que nous voulons tracer un profil débarrassé du mythe qui a collé à « Abdou sans faute »- il vient semble-t-il d’en commettre ( !?) par devoir de vérité… littéraire. Le tollé soulevé par ses « mémoires » aidant, disons : que certains lui en veulent d’être (heureusement ) tout simplement un homme, faillible à l’occasion, mais non moins méritant.
Le titre est celui d’un livre en construction sur l’histoire mouvementée du parti socialiste. Un choix conforté jeudi dernier lorsqu’à la télévision TFM, un ancien du Parti socialiste devenu leur adversaire et même considéré comme un « faucon du PDS», a répondu au téléphone sur les fameuses cartes israéliennes numérisées. Babacar Gaye a révélé une confidence de Diouf qui aurait caché la commande aux membres de son parti, « pour sécuriser les élections ». Cette « confession » aurait sans doute suffi pour camper l’homme, mais rendons d’abord à Diouf ce qui lui appartient. En 1981, alors que le parti unique semblait être une malédiction du continent, le multipartisme intégral que promut le successeur de Léopold Sédar Senghor est de la même portée que la première « révolution silencieuse » introduite par ce dernier à travers les communautés rurales de 1972. Avec ses marabouts qui l’ont mis à l’abri de toute velléité jihadiste, le Sénégal entrait par deux fois de manière originale dans le concert des nations libres. Sachant que le père spirituel et fondateur du PS avait dit d’Abdou Diouf qu’il « surprendrait », on est presque tenté de penser que les deux « complices » avaient tramé une démarche singulière de promotion de la gouvernance locale, conférant pas à pas au Sénégal une place de pionnier et de modèle en Afrique, voire au monde.

Ayant hérité de quatre courants et le Sénégal n’ayant jamais cédé à la tentation du parti unique (aucun texte n’a été pris dans ce sens), alors que Senghor a toujours privilégié la « phagocytose politique », Abdou Diouf a su faire taire ses pourfendeurs en ouvrant les vannes du multipartisme intégral. Le professeur Assane Seck en a touché de belles lignes où il souligne la critique faite à Senghor de n’avoir accepté le pluralisme que « du bout des lèvres », comme quoi, il n’aurait « jamais été réellement favorable à la liberté totale en matière de création de partis politiques » (« La démocratie au Sénégal avec Senghor, 1945-1980 ». Article paru dans le numéro spécial de « l’Unité » consacré au cinquantenaire du PS).

Père du code électoral consensuel

Ayant le plus longuement pratiqué le ci-devant Secrétaire général de l’OIF, M. Ousmane Tanor Dieng présente Abdou Diouf en « fécondeur » de la démocratie. N’eût été le néologisme, cette expression aurait pu être le titre d’une biographie. Car autant la réforme administrative de 1972 procédait d’une démarche pédagogique, Senghor ayant eu la conviction que les populations devaient apprendre par la pratique à devenir des citoyens responsables, autant son successeur a démontré que pour faire avancer la démocratie, il fallait des démocrates et partant, en former « à pas redoublés ». C’est donc un choix délibéré chez Diouf, « par conviction et non par contrainte », selon Tanor (réf. susmentionnée) qui estime que le Sénégal n’a pas attendu le sommet de La Baule de 1990. En effet, si les conférences nationales ont été la règle presque partout en Afrique, cette décision aura permis au Sénégal d’éviter l’écueil des confrontations politiques violentes. Il convient en outre de saluer le Code électoral consensuel de 1992 qui fait aujourd’hui dire quasi unanimement que le système électoral sénégalais est fiable. De fait, considérées isolément, les décisions politiques de Diouf ne livrent guère leur poids réel et sont même interprétées parfois comme des victoires de l’opposition et non comme ce qu’elles sont. C’est-à-dire, la mise en œuvre d’une conception solidement mûrie, par laquelle la démocratie est, selon Ousmane Tanor Dieng, conçue comme « moyen et finalité du développement économique et social » (Université d’été 2003, Thème II : « la démocratie sénégalaise, situation actuelle et perspectives »). Tout se tient en fait, dans un processus méthodique permettant, sans heurts ni résistances inutiles, de former des citoyens démocrates, au lieu de parachuter des textes chez une population encore majoritairement non instruite, voire analphabète.
La deuxième « révolution silencieuse » surviendra selon la même logique. Car s’il est bien vrai que la régionalisation débutée en 1992 et concrétisée en 1996, soit 24 ans après l’acte I (une génération), procède d’une démarche pédagogique en action, il aurait sans doute été autrement difficile d’arriver à cette maturation des administrations décentralisées, ainsi qu’à la mutation actuellement engagée vers la communalisation intégrale qui vient boucler la boucle.

Le respect des libertés publiques comme vertu

Parallèlement, un autre héritage de Diouf, et non des moindres, est le respect des libertés publiques qui a été érigée au rang de vertu sous son magistère. Car, si Senghor avait été le « parrain » du quotidien national « le Soleil » et collait presque au pas de « ses » journalistes, la floraison des titres se fera encore une fois sous son successeur, du fait que c’est après 1981 que le législateur a fait de la déclaration une simple formalité suivie du dépôt légal. Tous les clignotants de l’Etat de droit passeront ainsi graduellement au vert. La liberté d’association étant inscrite dans la constitution, la représentativité syndicale devenait effectivement le levier du dialogue social dès les enquêtes de 1998, ouvrant la porte à la compétition qui décrétait de fait la mort de la participation responsable. Cette première tentative d’arbitrage balisait en effet la voie aux élections de représentativité, alors que l’avènement des syndicats se disant autonomes avait ouvert une brèche dans la muraille du compagnonnage (idéologique et stratégique) avec la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (Cnts), alors affiliée au Parti socialiste qui en sera d’autant affaibli. On eût dit que le PS sous Abdou Diouf se faisait harakiri. Invité à la même émission de TFM ce jeudi, le socialiste authentique Souty Touré analyse d’ailleurs la défaite de 2000 comme étant due également à des erreurs tactiques, notamment la baisse du prix de l’arachide, leur aliénant l’électorat paysan qui fut le socle du BDS, futur UPS, actuel PS.

La liberté de manifester (pratiquée avant la lettre) est la dernière roue de la charrette qui se concrétisa d’une manière inédite et admirable à la veille de la présidentielle, lorsque toute l’opposition s’est retrouvée jusque devant les grilles du ministère de l’Intérieur pour remettre un mémorandum au Général Lamine Cissé. Pourtant, il y avait eu entre temps nombre d’événements malheureux, comme ceux du 16 février 1994 quand, une marche dite pacifique partie du monument de l’Obélisque à Colobane coûta la vie à quatre policiers. « C’était la première fois de ma vie que je voyais des Sénégalais commettre froidement des atrocités sur d’autres Sénégalais et je me suis rendu compte que la plupart n’étaient pas eux-mêmes », nous a confié Cheikh Sadibou Sèye, le secrétaire permanent du PS.

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