A la Foire de Dakar - LA PHARMACOPEE TRADITIONNELLE EN VENTE LIBRE

A cause du vide juridique, le Sénégal est devenu un terrain propice pour les guérisseurs venus d’ailleurs. Illustration : la dernière Fidak a encore été inondée de toutes sortes de médecines traditionnelles, pour la plupart des aphrodisiaques.

Pavillon vert de la Foire internationale de Dakar. Au milieu d’une incroyable cacophonie, une multitude de vendeurs causent en aparté avec leurs clients. Dr Samba Paul, un Béninois la quarantaine, vante ses produits, dit-il, obtenus à base de plantes naturelles. L’affiche bien visible devant son stand, le « docteur » exhibe ses diplômes de participation à des foires du genre. «Depuis que j’ai commencé à venir à Dakar il y a deux ans, j’ai beaucoup de clients qui me sollicitent particulièrement pour des produits pour régler leur faiblesse et l’impuissance sexuelle», a-t-il dit. Il se frotte effectivement les mains si l’on sait le prix d’acquisition assez élevé des stands.

Comme Paul, d’autres tradipraticiens venus des pays voisins (Niger, Bénin, Burkina, Mali), proposent des remèdes pour toutes sortes de maladies. Du diabète à l’impuissance sexuelle, en passant par des maladies chroniques très difficiles à traiter comme l’insuffisance rénale ; ces docteurs-miracles sont de plus en plus présents à chaque foire à Dakar et prétendent avoir la potion magique à tout. Au niveau des autres pavillons, voire en plein air également, impossible de rater leurs étals et autres échoppes de produits «soigne-tout». On les trouve partout. Avec une publicité de plus en plus agressive, certains d’entre eux sont des habitués de la foire, à l’image de Yahia Abou, un guérisseur nigérien qui compte treize Fidak cette année. Chez tous ces guérisseurs, le plus surprenant reste par contre, la place de choix réservée aux produits aphrodisiaques qu’ils proposent au premier contact. Alors que la vente et la publicité de produits aussi sensibles pour la santé devraient normalement faire l’objet d’une réglementation et d’une vente plus rigoureuse.

Des aphrodisiaques à tous les étals

Rien de plus facile pourtant que d’aller dans n’importe quel stand pour soit se doper sexuellement ou essayer de se guérir d’une maladie chronique. Alors qu’il s’agit bien de médications qui, théoriquement, ne devraient être accessibles que sur prescription médicale. «L’absence de loi sur l’encadrement de la médecine traditionnelle a fait que le SYSDAK, la FIARA et la FIDAK sont aujourd’hui des marchés ouverts pour les tradipraticiens de la sous-région et de la région. Les conséquences de ce laisser-aller sont incommensurables sur le plan de la santé des populations. De partout nous viennent des tradipraticiens avec des produits qui échappent au contrôle des autorités douanières et sanitaires sur les plans curatif, et nocifs pour la santé des populations», s’insurge dans une lettre ouverte, Baba Diallo agent au Service national d’éducation et d’information pour la santé (Sneips).

Depuis plusieurs années, l’Etat sénégalais a pourtant montré sa volonté d’intégrer la médecine traditionnelle dans le système de santé publique. D’ailleurs Modou Diagne Fada, alors ministre de la Santé à l’époque, avait boycotté le Salon international de la santé et du matériel médical (Sisdak) pour exprimer son opposition à la marchandisation et l’assimilation des produits de la médecine traditionnelle à de simples marchandises sans effets nocifs sur la santé des populations. En réalité, les différents ministres qui se sont succédé à la tête du département de la santé n’ont cessé d’affirmer l’existence d’une loi dans le circuit «qui ne tarderait pas à être votée». Mais il n’en est encore rien! Pour l’heure, il n’existe qu’un seul projet de loi qui a été validé depuis mars 2002 à l’occasion d’un atelier national de consensus qui avait réuni tous les acteurs de la médecine traditionnelle. Ce projet de loi sur la médecine traditionnelle, soumis à l’appréciation des autorités gouvernementales et transmis à l’Assemblée nationale depuis avril 2003, est toujours en souffrance dans le circuit administratif. La concrétisation d’une telle politique tarde encore à voir le jour. Ce qui laisse davantage la voie libre à tous types de charlatans qui opèrent en toute impunité, mettant ainsi en danger la vie de milliers de citoyens tant on est très peu sûrs des résultats de leur médication.

En attendant la réglementation

En plus de la difficulté des différents acteurs à s’accorder sur une définition consensuelle, il faut aussi se faire à l’idée que réglementer la médecine traditionnelle est loin d’être une mission facile comme le pensent certains. Surtout qu’au Sénégal les médecines dites «traditionnelles» sont tolérées même si elles s’exerçaient dans un cadre où les droits des usagers ne sont pas énoncés.
Outre l’absence d’une réglementation en la matière, d’autres problèmes se posent avec acuité dans le secteur. Ils ont pour nom: la non-protection des savoirs traditionnels, le défaut de vulgarisation des expériences positives, le manque de moyens des divisions en charge de la médecine traditionnelle au ministère de la Santé, etc. En plus de ces carences, la publicité mensongère -avec la complicité d’une certaine presse- revient comme une rengaine malgré les complaintes vigoureuses de tous les acteurs en faveur d’une bonne promotion.
Pour remédier à tous ces maux, les tradipraticiens, «les vrais» continuent d’exiger un cadre réglementaire qui reconnaisse leur spécificité et leur compétence. D’ailleurs, la valorisation de cette composante particulière de la santé a été l’une des priorités du Plan National de Développement Sanitaire du Sénégal (PNDS) 1998-2007. Pour ce faire, nombre d’activités ont été réalisées dans ce cadre. Entre autres, ce sont l’organisation d’un forum national, le recensement des tradipraticiens et leur organisation en associations, l’inventaire des aires de peuplement et la création de cinq (05) centres d’expérimentations cliniques de médicaments à base de plantes médicinales dans quatre (04) régions (Dakar, Louga, Koungheul et Kolda), l’élaboration et la validation des textes réglementant la pharmacopée traditionnelle, l’élaboration et la validation d’un plan stratégique 2007-2010 pour l’intégration de la médecine traditionnelle dans le système national de santé, même si elle n’est pas mise en œuvre.

Autant d’efforts confirment en effet la détermination des autorités à aller vers la réglementation. «Toutes les actions initialement inscrites dans le PNDS 1 devront être renforcées et consolidées dans la mise en œuvre du PNDS 2009-2018 en permettant, entre autres, de reconnaître le rôle des tradipraticiens dans l’itinéraire et le recours des populations ; de définir leurs droits, devoirs et responsabilités en tant que dispensateurs de soins de santé ; et de règlementer l’exercice de la médecine traditionnelle dans le but de protéger les populations et combattre le charlatanisme», renseigne le dernier PNDS 2009-2018.

Pour répondre aux exigences de l’Uemoa, le Mali, le Bénin, le Burkina, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Nigéria, entre autres pays, ont tous à leur disposition une loi qui réglemente la pratique de la médecine traditionnelle dans leur pays. Ironie de l’histoire, le Sénégal qui a grandement œuvré à l’aboutissement de cette harmonisation dans l’espace sous régional, se retrouve terre d’accueil de cette médecine qui ne dit pas son nom. Et en attendant la réglementation, les guérisseurs, tradipraticiens et autres charlatans seront encore les bienvenus à la foire de Dakar.

Une médecine très sollicitée

D’après les statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), en Afrique, 80 % de la population ont recours aux médecines traditionnelles : ce qui équivaut en moyenne à un tradipraticien pour 500 habitants. Ce recours s’explique en grande partie par les nombreuses difficultés liées à l’accessibilité financière et géographique aux soins et à certains produits de la médecine moderne. Au Sénégal par exemple, un recensement réalisé en 2006 a permis de dénombrer 1000 tradipraticiens sur une population de 11 millions d’habitants, soit un guérisseur pour 11000 habitants. Mais les autorités en charge de ce travail affirment qu’en réalité ce recensement est loin d’être exhaustif et mériterait d’être réactualisé. Ce qui compromet encore plus la fiabilité de la base de données sur les tradipraticiens et la médecine traditionnelle.

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>