A KHARAKHENA, la fortune AU PERIL DE SA VIE Dans l’univers des orpailleurs

Le monde des orpailleurs est le lieu des pratiques les plus sordides et des risques les plus insensés. L’essentiel pour les chercheurs d’or est de mettre la main sur le trésor enfoui. A n’importe quel prix.

Quand on s’assoit dans le bus qui nous mène à Kharakhena, 93 km de Kédougou, on est forcément frappé par le paysage singulier. A gauche une forêt, à droite la même chose. En cette période de l’année, la végétation est colorée en jaune or, le sol ocre. Dans ce coin montagneux, le bitume serpente à travers les hautes collines et promet une ascension joyeuse vers les cimes de Kédougou. Au bout d’une heure de route, Kharakhena le célèbre site d’orpaillage se dévoile. A l’entrée du village, le visiteur aperçoit des cases de part et d’autre de la route. A mesure que l’on avance, les paillotes s’entassent. Le village de 15 000 âmes manque de tout. Il est sans eau courante, ni électricité. Sur les toits des cases, des panneaux photovoltaïques captent les rayons salaires qui alimentent en courant les concessions. La délégation de journalistes venue visiter le site est accueillie par le chef de village, Seyba Keita habillé d’une chemise jaune en soie. Après son autorisation, cap vers le dioura, site d’orpaillage en mandingue, à une centaine de mètres des habitations. Il se trouve au pied d’une colline. De rares personnes s’affairent autour de cet endroit qui grouillait naguère de monde. L’arrêté ministériel d’août 2014 ordonnant la fermeture des sites d’orpaillage est passé par là. Suite à des bagarres rangées faisant une dizaine de morts, les autorités ont fermé tous les sites d’extraction artisanale de l’or.

Kharakhena ne fait pas exception. Sur la pente de la colline des gendarmes en faction veillent au respect de la mesure. Au niveau du dioura, une centaine de puits appelés daman sont creusés. Chaque daman fait à peu près 1,5m de diamètre et profond de 20 à 30m. « Nous descendons avec une corde munie d’une poulie. Deux à trois personnes à l’extérieur nous aident à extraire le sable et sortir du puits», nous explique Arona Keïta, orpailleur. Un travail risqué qui occasionne de fréquents accidents.

L’éboulement et l’asphyxie font partie des risques du métier d’orpailleur. Mais, ni la chaleur, encore moins le danger n’entame la détermination des chercheurs d’or. «Pour lutter contre la chaleur, nous entrons dans le puits avec un ventilateur à piles», renseigne Arona Keïta avec un brin de sourire. Dans cette région la température grimpe facilement au-dessus de 30 degrés. A l’intérieur du daman, le mercure se hausse au fur et à mesure que l’on descend en profondeur. L’extraction de l’or se fait par des moyens rudimentaires. Sans casques de sécurité, ni gants, les ouvriers prennent des risques qui défient le bon sens. Pape Malick Ndao, préfet de Saraya -commune qui polarise le plus grand nombre de sites d’orpaillage- confirme la dangerosité de cette activité. «En période d’activité, on dénombrait au moins un mort par jour dans les diouras», soutient M. Cissé. Face à ce décompte macabre, Arona Keïta aborde les choses avec fatalisme. «Si je dois mourir, je ne vivrai pas un jour de plus, même si je reste chez moi», philosophe-t-il. Pour conjurer le mauvais sort, les chercheurs d’or s’adonnent à pratiques mystiques de toute sorte.

Pratiques mystiques

L’orpaillage est le domaine des croyances du surnaturel et de superstitions les plus fantaisistes. « Le lundi et vendredi sont des jours fériés parce qu’ils portent la poisse », croient les orpailleurs. Une prescription très bien suivie par les acteurs. Selon une croyance solidement ancrée dans leur imaginaire, l’or est associé aux esprits. «Nous ne sommes pas seuls dans la nature.

A côté des humains, il existe d’autres créatures invisibles», justifie El hadji Dramé, président des orpailleurs de Kédougou. Ces croyances font le bonheur de féticheurs de tous acabits. Du temps où Kharakhena était en pleine activité, rapportent les orpailleurs, les féticheurs étaient partout présents. «Devant chaque puits, il y avait un féticheur qui consulte les esprits. Les gens se rendent jusqu’au Mali pour dénicher de compétents féticheurs », informe Jean-Pierre Demba Biagui, orpailleur malien qui exerce ce métier depuis 20 ans. Aussi pour augmenter leurs chances de découvrir des quantités importantes d’or, rares sont ceux qui osent prier dans les diouras. «Il était déconseillé de prier sur le site d’orpaillage. Les travailleurs croient qu’il faut être souillé pour être en harmonie avec les esprits, c’est pourquoi ils entretiennent des rapports sexuels avec des prostituées avant d’entrée dans le puits», renseigne Soly Biramo Dabo, correspondant de Walf à Kédougou. Plusieurs types de sacrifices sont prodigués par ces féticheurs. Jean-Pierre Biagui renseigne que des bêtes sont régulièrement immolées sur le site en guise d’offrande aux esprits. A kharakhena où la population est devenue cosmopolite en raison de la ruée vers l’or, il s’y développe des pratiques animistes comme l’adoration d’idoles. «Ici des gens tuent des animaux et versent le sang aux idoles. Ce rite est censé les aider à trouver de l’or», explique M. Biagui. L’apparition de ces cultes charrie les rumeurs les plus folles. Selon Papis Fall, correspondant du journal Le Quotidien à Kédougou : «les disparitions de femmes enceintes et d’enfants étaient associées à des sacrifices humains pratiqués dans les diouras».

Structure hiérarchisée

Sous le désordre apparent, le site d’orpaillage de Kharakhéna est une société bien structurée. Du propriétaire du dioura au puisatier, chacun tient un rôle bien précis. Des fonctions suffisamment cloisonnées. Le propriétaire du dioura finance toutes les activités d’exploitation de la mine. Parmi les ouvriers, on dénombre un creuseur et ceux qui l’assistent à l’extérieur du puits. La sécurité du dioura est assurée par des surveillants appelés toumboulmans. Ces derniers veillent au respect des règles de fonctionnement du dioura. Ils font la police sur le site, délimitent les rayons d’activité de chaque orpailleur, arbitrent les conflits. Pour toutes ces compétences requises, le métier de toumboulman est strictement réservé aux personnes qui ont exercé le métier d’orpailleur», précise Mamadou Kâ chef des touboulmans de kharakhena. Une fois la sable contenant l’or est extrait, il est réparti en autant de parts que d’individus ayant participé à l’opération. En charge à chacun de procéder au traitement du sable. L’or produit est vendu à 20 000 F CFA le gramme à des acheteurs qui se rendent sur les lieux.

Fortune enviable

Plusieurs aventuriers ont fait fortune dans cette activité d’orpaillage. A force de boulonner dur, cela finit par payer pour certains. C’est le cas d’Amadou Bâ, un éleveur du Djoloff qui s’est reconverti à l’orpaillage. Ce détenteur de sept puits remercie le Seigneur de l’avoir orienté vers l’orpaillage. «Je ne peux pas dévoiler le montant de ma fortune, mais grâce à Dieu je gagne très bien ma vie», explique-t-il. Arona Keïta lui ne veut abandonner l’orpaillage pour rien au monde. Après une aventure infructueuse à l’immigration, Keïta a quitté Barcelone en 2013 pour tenter sa chance à Kharakhena. «En deux ans, j’ai construit une maison à 25 millions à Kaolack et installé une unité de fabrication de savon», se réjouit-il. L’exemple le plus illustratif est selon Soly Biramo Dabo le jeune qui a découvert 27 kg d’or à Kharakhéna. « Le lingot a rapporté à son heureux propriétaire la bagatelle de 395 millions de FCFA », rapporte-t-il. Les fortunes colossales acquises brutalement donnent envie à tout le monde d’entrer dans ce business. Autorités administratives, enseignants, immigrés, commerçants tous salissent leurs mains de terre glaise du daman. Ils jouent le rôle de financier. « Si certains financent les besoins des travailleurs, d’autres achètent le petit matériel comme le marteau-piqueur, les sacs pour remplir le sable extrait des puits, le brin, la machine à détecter de l’or, du thé et du sucre, etc. », soutient, le président de la Fédération des orpailleurs formels de la région de Kédougou, Mamadou Dramé. Désormais toute l’activité économique de la région dépend de l’orpaillage. Avec la fermeture des sites, c’est la vie économique qui est arrêtée net.

NB : Reportage réalisé dans le cadre d’une sortie pédagogique avec le Cesti (du 21 au 28 février 2015).

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>