Le pont qui relie Bountou Pikine et Yarakh offre une vue splendide sur le nouveau visage d’une ville en chantier. La modernisation des transports entamée par le Cetud affiche quelques réalisations remarquables, entre cette infrastructure qui surplombe l’autoroute à péage caractérisée par ses bolides vrombissant et la vue plongeante sur la gare des Baux maraîchers, livrée au transport interurbain depuis le 11 août 2014. En dépit des échos de contestations sur cette vision « futuriste », il règne ici une tranquillité très éloignée des trépidations qu’on avait connues à Pompiers. Mais la gare des Baux maraîchers reste divisée entre satisfaits et insatisfaits, réguliers et évincés, face surtout à la loi qu’imposent certains transporteurs qui seraient de vrais « faux horaires ».

ue plongeante du pont sur l’autoroute : des jeunes s’affairent à ramasser des milliers de sachets plastiques jetés sur les emprises par des passants peu respectueux de l’ambition présidentielle de faire de Dakar une « Ville propre », en cette veille du XVème Sommet de la Francophonie prévu les 28 et 29 novembre. Au pied de l’édicule, en face de la Sosemat, le portail des Baux maraîchers ouvre sur un univers complètement différent de celui des garages automobiles existants. L’ordre (deux postes de police renforcés par des brigades de surveillance), le calme (aucun tintamarre en dehors du haut-parleur distillant des messages de prudence), la propreté (assurée par des balayeuses en uniforme) sont autant de signes distinctifs par rapport aux sites d’antan. Passé le second groupe de policiers postés au fond des parkings spécialisés pour véhicules de différents acabits (7 places, minicars, bus), devant l’entrée arrière, une passerelle par-dessus la ligne du chemin de fer ouvre vers le quartier de Yarakh. De cette hauteur, la gare est une sorte d’oasis au milieu des ordures et du chaos. Dans cet espace préservé 24H/24 par les agents de l’ASP vêtus de gris, la sécurité est nettement perceptible. Moussa Mbodji explique comment ils interviennent contre des resquilleurs qui tentent de se substituer aux porteurs en uniforme pour faire payer le service gratuit des pousse-pousse. Un haut-parleur appelle justement à veiller sur les bagages. On se croirait dans le hall d’une gare ferroviaire quelque part ailleurs, voire d’un aéroport. Pourtant, ça râle ferme, même chez ceux qui, majoritairement, reconnaissent le bien-fondé de cet assainissement de leur lieu de travail. Pape Diaw est de ceux-là. Assis contre son bus qui est en tête de rang après plus d’une semaine d’attente, il se lance aussitôt : « Ici, rien ne va pour nous autres transporteurs. Et les clients aussi se plaignent ». Le décor est planté sur les quais réservés aux bus, dont les apprentis disent devoir attendre plus d’une semaine avant de pouvoir effectuer une seule rotation. Sans oublier tous ceux qui, vendeurs, « coxeurs », porteurs, vivaient naguère de la débrouille au niveau des garages, et qui sont réduits à jouer les rabatteurs ici ou dehors sur la RN1.

Des jours d’attente oisive pour les bus long courrier

Alors qu’il commence à encaisser l’argent des clients arrivant au compte-gouttes, Pape ne décolère pas contre les pratiques peu orthodoxes dans la régulation des arrivées et des départs. Qui font que beaucoup de voyageurs préfèrent encore prendre les maraudeurs dehors, sur la route. A l’instar de cette dame, appelons-là Oumou, qui doit se rendre à Saint-Louis. Elle aura pourtant vainement attendu au croisement Bountou Pikine ; elle a fini par se rabattre sur la gare des Baux maraîchers. Une première pour elle, qui aurait pu l’attacher définitivement au site, si elle y trouvait satisfaction. Mais le bus sur lequel elle voulait embarquer peine à se remplir. «Mon père me recommande de prendre un 7 places », finit-elle par dire pour se faire rembourser son ticket à 3000 FCFA et aller au quai N°5 où elle va payer 5000 CFA.
Appuyés par de nombreux chauffeurs et apprentis qui sont accourus dès l’annonce de la présence d’un journaliste, pape Diaw et Dame Camara fustigent lé traitement préférentiel qui serait accordé à certains qu’on ne désigne pas nommément. « Il y a ici deux poids deux mesures, car certains qui se disent ‘’horaires’’ ne le sont que de nom. Ils ont juste réglé les papiers qu’il faut et viennent nous ôter le pain de la bouche ». Quand l’un pointe du doigt un bus « horaire » qui partirait des Baux maraîchers tous les jours à 23 heures, l’autre met en exergue la combine de l’un d’eux qui fait convoyer sa clientèle depuis son ancien garage aux Parcelles Assainies. « Trois bus de 72 places chacun viennent faire le plein ici-même chaque matin en se disant «horaires». Ils raflent toute la clientèle d’ici à Saint-Louis, quitte à la reverser à d’autres entre Louga et Loumpoul (par la tactique du yakalé) ; alors, que nous respectons le rang », dit un jeune visiblement excédé. « Huit jours que je suis dans le rang, renchérit un conducteur sur l’axe Louga-Saint-Louis. Et je ne vous dis pas ce qu’est le calvaire des cars à destination du Fouta, qui peuvent rester ici plus de 3 semaines ».

Des charges accrues pour des revenus en baisse

En outre, tous attirent l’attention sur la cherté des repas et du logement à Dakar. « Je peux rentrer chez moi en attendant ; mais il y a encore l’entretien des apprentis. Vous voyez donc que la gare n’arrange que ceux qui la gèrent ou ceux qu’ils ont recrutés », ajoute Pape. Avant de se plaindre des charges qui pèsent sur des pères de familles habitués à régler leurs dépenses quotidiennes lors de sorties continuelles, et qui, aujourd’hui, sont contraints à l’oisiveté pendant des jours. Pour le nommé Dame, la coupe est pleine. Celui-ci n’arrive pas à digérer qu’à côté du « mandat » jugé acceptable, on leur prélève en sus presque 30 % du tarif des bagages. « Entre le mandat et les bagages, nous laissons 20 à 25 000 F CFA à chaque départ, alors que lorsqu’il y a perte, le chauffeur est seul concerné », dit-il. Interpelés sur un justificatif tel que la rémunération de tous les employés de la gare -des convoyeurs de pousse-pousse aux nettoyeuses, en passant par les agents de la sécurité- on reconnaît pourtant les avantages du nouvel aménagement. Tous insistent toutefois sur le recrutement de gens n’ayant aucune expérience des activités de transport. Comble de l’ironie, un régulateur arrive sur ces entrefaites, arborant son gilet orange. A la question de savoir s’il pourrait détecter les maraudeurs qui retiennent une place avant de se défiler pour revenir plus tard, le jeune homme donne sa langue au chat, avant de se débiner toute honte bue. « Ce sont les chauffeurs eux-mêmes qui tiennent le carnet et gèrent le rang », renseigne Dame.

Entre les maraudeurs et les vrais «faux» horaires

En l’absence d’une régulation stricte et de sanctions efficaces pour les contrevenants, le système donnera-t-il les fruits escomptés ? Le doute est permis et le problème qu’on voulait résoudre demeure entier, de nouvelles magouilles souterraines étant signalées sur tous les trajets. Du croisement Cambérène à Bountou Pikine, juste à deux pas de la gare, jusqu’à Mbao, de nombreux particuliers se livrent au maraudage. De jeunes apprentis se vantent à portée de nos oreilles d’avoir profité d’une proximité des chiffres sur leur plaque l’immatriculation pour prendre le tour d’un véhicule absent du rang. « Ils n’y ont vu que du feu », dit le petit malin, alors qu’il ramasse indistinctement tous les passagers sur l’axe Dakar-Thiès. Le parcours est certes surveillé par la police montée appuyée par des agents de la gare, mais il s’y déroule une véritable chasse entre « le gendarme et les voleurs ». Qui plus est, selon les chauffeurs, « il y a beaucoup de Mboukoum (trafic) à ce niveau ». Des accusations de corruption et de racket que confirment Pape Diaw et ses amis. D’autant que ceux d’entre eux qui seraient pris en train de marauder, sont sanctionnés à hauteur de 100 000 FCFA. D’où ce cri de dépit : « ils nous ont trompés pour nous faire intégrer la gare, car rien ne se passe comme ils s’y étaient engagés. Soit tout le monde s’y plie, soit nous retournons aux vieilles pratiques ». La messe est dite. Aux autorités de prendre la mesure du problème.

Ces chaînons manquants sans lesquels…

Outre la régulation qui doit être exhaustive sur l’ensemble du réseau des transports interurbains -voire même urbain- ainsi que les sanctions qu’il convient d’appliquer avec la rigueur qui sied, des difficultés persistent. « Nous autres syndicats devrions nous retrouver autour d’une table pour mettre certaines choses au point », dit un ancien « coxeur » proche d’Alassane Ndoye, SG du syndicat des transporteurs routiers, que nous avons vainement tenté de joindre. Déflaté de Pompiers, A. Khoulé s’est résigné à jouer le rôle de rabatteur, un créneau pour combler un autre vide : rien ne permet au voyageur de s’orienter depuis l’entrée des Baux maraîchers. A quelques mètres du poste de police, une forte clameur focalise toute l’attention vers le parking du « Transport international » où des plaques indiquent les destinations Bamako et Agadès en passant par Kayes. Le vieux différend entre transporteurs maliens et sénégalais vient d’être attisé par le non-respect de l’accord tacite qu’ils auraient conclu pour des rotations équitables, selon le « vieux » Serigne Diagne, qui essaie de calmer les plus jeunes. Une intervention mesurée mais ferme du chef de poste est nécessaire pour éviter la bataille rangée. Un débat dans lequel Gora Khouma avait dû intervenir en février, relativement à la question des doubles réservoirs et du coût du carburant (plus cher au Sénégal qu’au Mali), encore en négociations. Alors que derrière le second poste de police, une grosse affiche sur le mur faisant face à la passerelle étale les ambitions de la direction du PTB, qui y a décliné ses horaires et ses tarifs, en prévision de haltes vers le reste de la banlieue, ainsi que Rufisque et Thiès, tel que l’avait annoncé le DG Joseph Gabriel Sambou dans les colonnes de votre magazine. Autant dire que la gare est encore loin de répondre à ses objectifs initiaux. Qui permettraient de mettre fin à la complainte. Comme quoi « les consommateurs sont les vrais perdants ! » ; La plupart des critiques viennent en effet de voyageurs frustrés lors des derniers congés, en plus d’avoir été confrontés à mille tracasseries sur les bagages et au niveau des taxis urbains (qui feraient tarifs double, voire du covoiturage payé à la tête du client).