« Les autorités ne comprennent ni ce qui se passe dans le système ni ce qui existe au niveau des enseignants »
Mamadou Ndoye, 62 ans, premier secrétaire général de l’Union Démocratique des Enseignants du Sénégal (Uden) et ancien secrétaire exécutif de l’Association pour le Développement de l’éducation en Afrique (ADEA), revient dans cette interview sur la crise profonde qui traverse le secteur de l’éducation. Sans détour, le responsable politique de la Ligue démocratique s’attaque aux questions de fond liées au temps d’apprentissage requis dans les écoles, aux revendications des enseignants…et au système éducatif qu’il suggère de refonder dans son ensemble en passant impérativement par un grand forum national avec tous les acteurs du secteur.
Pensez-vous vraiment que le Sénégal se dirige vers une année blanche ?
Il faut d’abord définir le problème que nous sommes en train de vivre. La question principale est de savoir si nous avons un temps d’apprentissage suffisant pour pouvoir valider l’année scolaire. Sur cette question nous avons un problème au Sénégal depuis très longtemps. En réalité lorsqu’on prend même les années dites ordinaires, nous n’avons pas de temps suffisant d’apprentissage par rapport à la norme internationale. On considère qu’il faut à peu près 1000 heures d’apprentissage dans l’année et le Sénégal tourne autour de 600 heures qui sont largement insuffisantes. S’y ajoute que les récurrentes perturbations font que cette moyenne de 600 heures n’est même pas respectée. Cette année, je pense que du point de vue administratif, on peut décider que le temps d’apprentissage est insuffisant par rapport à la qualité des apprentissages. J’ai entendu le ministre de l’Education dire qu’il n’y a eu que 21 jours de retard d’apprentissage. Mais c’est absolument énorme cela ! Parler déjà de mois ou de jours, n’est pas précis. La norme internationale se joue en heures, et non en jours ou en mois. C’est une question qu’il faudra vraiment trancher dans le futur et établir une norme très claire en matière d’apprentissage et dire que si elle n’est pas atteinte, l’année scolaire ne peut pas être validée. Mais, nous ne l’avons pas pour le moment au Sénégal et c’est cela notre problème.
Quel est l’impact premier de cette insuffisance de temps d’apprentissage ?
Il est évident qu’il y a déjà des perturbations du point de vue de la qualité des apprentissages des élèves. Quand il y a des ruptures successives inattendues et une interruption dans la progressivité, il y a un impact tout à fait négatif sur leurs apprentissages.
Quelle est la conséquence directe sur le niveau des élèves ?
Les évaluations internationales montrent très clairement que si on compare le niveau d’apprentissage de nos élèves comparé à celui d’élèves dans les mêmes classes au plan international, ces derniers sont très loin devant nous. Il y a certes d’autres facteurs qui jouent mais le temps d’apprentissage est très déterminant.
La formation des enseignants est souvent pointée du doigt comme étant à l’origine de la baisse de niveau des élèves. Est-ce vrai ?
C’est vrai qu’il y a des évidences dans la formation des enseignants qui ne se vérifient pas dans la réalité. D’abord la formation initiale des enseignants n’est jamais suffisante parce qu’elle est basée sur des défis supposés. Cela signifie que l’enseignant qui débute a besoin d’un accompagnement et d’un développement professionnel en cours d’exercice. Or on n’a absolument rien dans ce domaine. De plus, si la compétence n’a pas les conditions de motivation dans son lieu d’exercice, elle ne s’épanouit pas. C’est pourquoi il faut toujours des enseignants compétents et motivés. La motivation consiste en la considération accordée aux enseignants par l’Etat, la société et les communautés environnantes de l’école. C’est une considération de type général pas simplement liée aux questions de salaire. Les enseignants les mieux payés ne sont pas toujours les plus motivés.
Le ministre Kalidou Diallo prévoit une session normale des examens et une spéciale (en août et septembre). Est-ce une solution appropriée ?
D’abord, c’est indispensable qu’il y ait un consensus avec les enseignants. Le ministre ne peut pas organiser une telle session sans l’accord préalable des enseignants pour qui cette période (août-septembre ndlr) n’est pas une période normale de travail. Par conséquent, tout dépend du consensus qu’il aura avec eux. Il y a une déstabilisation tout à fait claire. Le ministre lui-même (Kalidou Diallo, ndlr) reconnaît cela quand il dit qu’il y a certains établissements qui ont pu faire un temps acceptable et pour lesquels une session ordinaire d’examens sera organisée. Tandis que pour le reste, il y aura une session spéciale. Ce n’est pas une manière correcte de résoudre le problème car, la manière de faire des examens destinés à valider les apprentissages doit être la même pour tous les élèves.
L’enseignement privé ne risque t-il pas également de subir les conséquences de cette grève ?
Le comportement des élèves du public montre déjà que le problème va se poser. Maintenant à chaque fois qu’ils sortent des écoles ils vont déloger les élèves du privé. La crise peut arriver à un niveau où même les filières de formation privilégiées peuvent être atteintes. Les élèves comme ils sont en train de le faire peuvent dire qu’il n’est pas question que nous soyons les seuls à payer. Cela veut dire que si jamais vous organisez une session spéciale pour les gens du privé, les élèves du public ne l’accepteront pas et pourront les sortir des salles d’examens. C’est loin d’être une solution.
Le fait que les enseignants ne considèrent plus leur ministre de tutelle comme un interlocuteur, ne pose t-il pas problème ?
Quand les syndicats considèrent que le ministre n’est pas un interlocuteur crédible, les négociations deviennent alors difficiles. Dans n’importe quelle négociation, la confiance par rapport à l’interlocuteur est une question de base.
Pensez-vous que l’Etat soit en mesure de régler toutes les revendications ?
Il y a des revendications qui peuvent être résolues mais il faut de la transparence sur les ressources de l’Etat. Les enseignants sont dotés de raison mais, il faut qu’ils sachent la vérité sur le budget, l’allocation réelle des ressources et les capacités de l’Etat. Il faut tout mettre sur la table jusque dans la manière du président de gérer le pays. Quand l’Etat distribue beaucoup d’argent et à n’importe qui pour ensuite se retourner dire à d’autres qu’il n’a pas de solutions pour leurs revendications, cela pose un problème. Seulement, à l’heure actuelle c’est le flou total sur ces questions.
Le ministre de l’éducation estime que les grèves sont dans une certaine mesure liées au contexte électoral. Qu’en est-il ?
Je pense qu’il n’y a pas de lien avec les élections. Au contraire, le texte électoral joue plutôt contre les mouvements de grèves. Les perturbations au niveau de l’école ont largement précédé le contexte électoral. En réalité, il faut aller au fond des questions pour comprendre la cause de ces mouvements de grève. Quand on examine par exemple les revendications des enseignants, il y en a une première catégorie qui relève de l’ajustement des salaires. Autrement dit, au regard du pouvoir d’achat qui a été largement érodé par la hausse des prix, les enseignants demandent un ajustement de leurs salaires pour pouvoir vivre décemment. En second lieu, l’Etat a déstabilisé la fonction publique qui a une hiérarchie stable et a ainsi créé toutes ces revendications. Quand le président de la République décide d’augmenter des salaires ou de donner des faveurs pour une catégorie donnée, c’est lui qui déstabilise la hiérarchie et les autres sont en droit de dire pourquoi pas nous. Et c’est ce qui est arrivé. Il l’a fait pour des magistrats, des officiers de l’armée, des professeurs d’enseignement supérieur et naturellement les autres font savoir qu’ils sont aussi de la fonction publique. Enfin, il y a un troisième type de revendications relatif aux questions pédagogiques où les enseignants demandent des conditions décentes de travail. Ces trois revendications qui sont tout à fait légitimes ne sont en rien liées aux élections. Elles sont plutôt relatives aux actions du pouvoir en place qui a créé ces mouvements de grèves. C’est Wade qui a créé toutes ces revendications.
Quelles solutions de sortie de crise auriez-vous suggéré ?
A l’heure actuelle on est obligés de tout remettre à plat. On ne peut pas régler le problème de l’éducation par des mesurettes. L’école sénégalaise est dans une crise telle qu’aujourd’hui nous avons besoin d’un véritable forum national avec toutes les parties prenantes (syndicats, parents, gouvernement, bénéficiaires de l’enseignement, secteur privé, entreprise…) pour réfléchir sur la question et construire un consensus pas seulement pour sortir de la crise mais surtout pour construire dans le futur un nouveau système éducatif. Il faut que les différentes parties prenantes s’engagent de façon solennelle pour que nous puissions stabiliser le secteur. Il faut impérativement un grand forum national pour remettre tout à plat. On ne peut pas y échapper.
A l’époque le Sénégal a eu à expérimenter cela avec les Etats généraux. N’y a-t-il pas une incapacité chronique des autorités à appliquer des conclusions ?
Il faut mettre cela dans le contexte. Il y avait à l’époque une grave crise syndicale avec le président Senghor qui était dans une incapacité de régler les revendications. Du point de vue subjectif, le président n’arrivait pas à accepter qu’un syndicat d’enseignants arrive à ce niveau de lutte. Il est parti, et quand Abdou Diouf est venu il a cherché à mettre un terme à la crise et c’est ainsi qu’il a donné suite à l’appel des syndicats pour réunir les Etats généraux de l’éducation, réfléchir globalement sur la crise du système et essayer d’ouvrir de nouvelles perspectives. Sur la réalisation des conclusions de ces Etats généraux, il y a eu quelques acquis qui ont permis de donner une nouvelle orientation au système éducatif. Mais pour l’essentiel les syndicats d’enseignants considèrent jusqu’à présent que l’application des conclusions de ces états généraux a été insuffisante.
Les autorités sénégalaises ont l’habitude de brandir les 40% alloués à l’éducation. Comment se fait-il que les problèmes persistent ?
Il faut rétablir la vérité à ce niveau. Quand les autorités parlent de budget de 40%, il s’agit bien d’un budget de fonctionnement dans lequel la masse salariale pèse beaucoup puisqu’ils sont les fonctionnaires les plus nombreux. Par contre l’élément de comparaison réel se situe au niveau des dépenses effectives. Les dépenses publiques d’éducation sont entre 22 et 23 % de dépenses publiques totales. C’est la norme et les 40% du budget ne signifient absolument rien par rapport aux investissements dans l’éducation.
Que pensez-vous du paradoxe entre le nombre insuffisant de bacheliers et le fait que des milliers d’entre ces derniers ne sont pas orientés ?
C’est le système qu’on doit refonder. Nous avons un système pyramidal avec une sélection-élimination où des gens disparaissent à chaque niveau. Ce système élitiste consiste à amener les meilleurs à aller le plus haut possible. Pour les autres par contre, on s’en débarrasse au fur et à mesure et on ne s’en occupe plus. Un véritable système démocratique d’enseignement doit permettre à chacun d’aller jusqu’au bout de ses talents. Malheureusement, nous avons hérité cela de la colonisation et nous l’avons conservé comme tel. On n’a pas prévu des filières en fonction des dons et des besoins du pays. Il faut un système diversifié. Nous avons une croissance démographique forte avec des besoins d’éducation qui se multiplient chaque année. Il faut créer des écoles, de nouvelles classes, de nouvelles possibilités d’apprentissage jusqu’au moment d’entrer dans la phase de transition démographique. C’est une contrainte de voir que le pouvoir n’arrive pas à créer les possibilités d’apprentissage et à doter les jeunes qui arrivent sur le marché des compétences nécessaires. Par contre si on y arrive, le pays a un avantage énorme parce qu’il a une population active qui dans la réalité de l’équilibre de la population est plus importante que la population inactive. Malheureusement, le Sénégal ne comprend pas cet avantage comparatif et n’arrive pas à le valoriser.
Quel bilan faites-vous de la gestion de l’éducation par l’Alternance ?
C’est la nullité. Pas seulement dans l’éducation mais dans plusieurs domaines, c’est la nullité. Les autorités ne comprennent ni ce qui se passe dans le système ni ce qui existe au niveau des enseignants. Quand on n’a pas une capacité d’analyse et de connaissance du secteur, on ne peut pas le gérer. Et ce qui se passe c’est vraiment une nullité complète en ce qui concerne la connaissance du secteur de l’éducation. On empile bêtise sur bêtise. Pour qui connaît, jamais on n’aurait pris certaines mesures pour certains corps. Parce que ce faisant on crée tout de suite des revendications pour d’autres secteurs. Ils sont complètement nuls.
Le système éducatif actuel, correspond-il aux attentes de l’heure ?
Il est clair que nous avons un handicap majeur qui dure depuis longtemps. Notre système a hérité d’un modèle tout à fait élitiste qui servait à former des auxiliaires de l’administration d’une part et d’autre part les employés de commerce. Aujourd’hui, l’administration ne peut plus absorber tous les sortants et on fait comme si c’est cela qui continue alors que c’est fini. Il faut réviser tout le système en fonction de la demande de la société sénégalaise. Par contre nous savons qu’il y a des problématiques que nous ne réglons toujours pas. Le paysan travaille comme il y a mille ans alors qu’il y a une technologie et toute une connaissance à investir dans ce milieu. Dans l’artisanat par exemple nous avons à investir dans l’économie informelle qui fait pratiquement 90% des emplois. Il faut investir dans l’éducation pour qu’elle puisse aider ce secteur informel à se moderniser et à avoir les technologies et les connaissances nécessaires pour permettre un réel développement. C’est-à-dire créer une productivité du travail et une plus value dans l’économie. Ce sont les grandes questions mais on ne s’en occupe pas.
Toutefois, ne pensez-vous pas qu’il faut trouver des possibilités pour sauver l’année en cours ?
Parler d’éviter l’année blanche ou non, c’est penser immédiat. On pourra peut-être l’éviter, mais on n’aura pas régler le problème car le mal est profond. Il n’y a pas d’autre solution que de se réunir et de faire un diagnostic du système, de voir quels sont les grands problèmes à résoudre et quelles sont les démarches de solution à entreprendre. L’école sénégalaise est dans une crise qui est à la fois d’orientation, de valeurs, de motivation de l’ensemble de ses acteurs et cette crise est très profonde. Il faut aller au-delà de cette année scolaire et penser à la manière de construire le futur de cette école. Il faut combiner la connaissance scientifique et technique à l’acceptabilité sociale et politique. S’arrêter à sauver l’année on n’aura pas réussi à régler la question. J’espère qu’avec le départ d’Abdoulaye Wade nous aurons l’opportunité politique de pouvoir y arriver.
Durant la campagne électorale avez-vous été frappé par le programme d’un candidat sur l’éducation ?
Je tiens surtout aux Assises nationales qui ont fait une réflexion déjà très importante sur l’éducation. Je crois que lors de ce forum les conclusions des Assises pourront servir de base à partir de laquelle on pourrait commencer à discuter. Le programme des candidats c’est autre chose.
Notre système éducatif peut-il faire face aux défis du développement ?
Il y a une nécessité de stabiliser parce que le secteur de l’éducation ne peut pas y arriver de manière isolée. Il est en interaction avec tous les autres domaines de développement du pays. Il se trouve que nous n’avons pas un système éducatif qui colle avec les besoins socio-économiques du pays. Si nous continuons dans cette voie, nous allons complètement rater le développement du pays. L’éducation ne peut être un facteur de développement qu’en étant étroitement liée aux objectifs de développement des différents secteurs (santé, artisanat, agriculture, industrie, etc.). Il faut qu’elle soit attentive à la demande de ces secteurs. Cela nous oblige à revoir notre système éducatif y compris la manière dont on enseigne dans les classes. Dès le début on doit apprendre aux élèves à se confronter aux défis de leur environnement au lieu de réciter des leçons. On a une école insulaire qui n’est pas en interactivité avec l’environnement réel et avec la demande de la société.
Papa Adama TOURE