La grève des enseignants du Supérieur entre dans son troisième mois compromettant davantage l’année universitaire. A l’heure où les regards sont tournés vers la campagne électorale, les étudiants des cinq universités du pays sombrent en silence.
Mercredi 08 février 2012. D’habitude grouillante de monde la faculté des Lettres de l’Université de Dakar baigne dans un silence inhabituel. Les amphis et salles de classes sont désertés par leurs visiteurs traditionnels. L’image d’un tohu-bohu d’étudiants débordant dans cet endroit exigu a laissé place à un calme plat rythmé par les gazouillis d’oiseaux. Devant le tableau d’affichage du hall, quelques étudiants passent pour s’enquérir des dernières informations. Pas de grande nouveauté ! D’un regard inquiet, deux étudiants échangent sur les résultats des sessions de rattrapage et autres listes d’orientations pour les nouveaux bacheliers. Ici, le temps semble suspendu et l’attente est longue, très longue. Un peu plus loin, la faculté des Sciences juridiques et politiques offre un tableau identique. Aucune activité pédagogique à l’horizon. Surtout pour des étudiants qui viennent d’arriver et qui ne comprennent pas toujours les enjeux d’une grève démarrée le 07 décembre 2011 et qui perdure. Les étudiants qui ont eu la chance de s’acquitter de leurs inscriptions n’ont presque pas encore vu de professeurs. Pour les plus jeunes, c’est la grève comme baptême de feu. Fraichement débarqués dans cette jungle, ils auront très vite appris comment jouer des coudes en empêchant à leurs aînés de procéder aux examens de rattrapage.
Même si l’ambiance y est un peu plus animée, il règne sur le campus une inquiétude ambiante et un air de tristesse se lit sur les visages des apprenants. Désœuvrés, ils trainent à longueur de journée, attendant désespérément la bonne nouvelle : regagner les amphis.
Seulement, cela ne semble pas à l’ordre du jour dans ce temple jadis creuset du savoir qui aujourd’hui a pris des allures de souks. Les murs vandalisés par les militants de partis politiques rappellent que l’heure est à la campagne électorale et non à la grève des enseignants qui a déjà fait plus de trois mois.
« La grève du gouvernement »
A l’origine du statu quo : quatre points figurant dans le protocole d’accords signé par le gouvernement en 2011 et qui aujourd’hui, sont arrivés à échéance. En premier lieu, les enseignants réunis autour du Syndicat autonome des enseignants du Supérieur (Saes) exigent la finition des logements administratifs entamés depuis 2002. Ce, afin qu’ils puissent résider dans l’agglomération de leur établissement comme le stipule la loi les régissant (loi 81-59). Il y a également la finition des blocs scientifiques ou pédagogiques entamés depuis 2005 dans tous les établissements du supérieur comme condition de possibilité d’accueil des bacheliers devant être orientés mais également et de faire bénéficier aux étudiants des meilleures opportunités d’amélioration du rendement pédagogique des universités.
Pour le second point, il est question de procéder à une augmentation conséquente des budgets d’université, afin de relever la proportion d’enseignants permanents de 43,86% à 50% immédiatement. Il est aussi question d’éponger les arriérés qui bloquent l’avancement des enseignants et réduisent la capacité d’encadrement dans les universités. En réalité, le ratio professeurs permanents/enseignants vacataires est incroyable, tant nos universités font le trop plein de vacataires. Ils font 55% à Dakar, 80% à Thiès, 70% à Ziguinchor, Bambey et St Louis.
S’y ajoute la réclamation pour une réforme des grades ou titres universitaires afin de les moderniser et de rendre lisible et comparable la grille de qualifications ou de compétences des enseignants-chercheurs du Sénégal.
Enfin, il y a le réajustement de l’indemnité de logement qui consiste en une redistribution de plus de 7 milliards FCFA aux enseignants et chercheurs non logés sur les salaires de leurs collègues logés de juillet 1997 à novembre 2011. D’après les syndicalistes, une bonne partie de ces prélèvements serait détournée par les autorités à d’autres fins.
A ce jour, le Gouvernement n’a respecté aucun de ces points d’accord arrivés à échéance. D’ailleurs les syndicalistes qualifient de « cynique » l’attitude du ministre chargé de l’enseignement supérieur qui, recevant la délégation du SAES, le 3 janvier 2012, aurait dit qu’« il est prêt à assumer une année blanche ».
« Le gouvernement a signé un protocole d’accord qu’il a délibérément violé. De plus, les autorités en charge de ce dossier ont mal communiqué depuis le début. Lors de notre audience avec le président Wade, nous lui avons remis tous les documents relatifs au protocole d’accord et il avait promis de les lire lui-même. Mais jusqu’à présent, les choses ne bougent pas », se désole Seydi Ababacar Ndiaye, secrétaire général du Saes.
Silence coupable des autorités
La désinvolture des autorités sur cette question prouve à suffisance que le gouvernement-préoccupé à battre campagne- ne mesure pas toutes les conséquences de cette grève. Pour témoigner du peu de considération des autorités sur la question, elles ne daignent même plus assister aux réunions du comité de suivi pour mettre fin à cette grève qui n’a que trop duré. Excepté les représentants du ministère de l’Enseignement supérieur, aucun des ministères concernés (Finances, Budget) n’a pris part aux dernières réunions pour faire le point et aplanir les angles. Pire, l’attitude des recteurs des différentes universités est encore plus à regretter. Aucun d’entre eux ne s’est impliqué dans le processus de négociations.
Pourtant, le 21 Janvier dernier au sortir de l’audience accordée par le président de la République aux syndicalistes, toute l’opinion espérait assister à l’épilogue de cette longue grève. Il n’en sera rien. Au cours de cette rencontre avec le chef de l’Etat, ce dernier aurait avancé qu’il n’était pas au courant de cette situation, avant d’assurer à ses hôtes le règlement sans délai des différents points d’accord du protocole. N’empêche, rien n’a changé dans cette situation dont le goulot d’étranglement se situerait aujourd’hui entre le ministère des Finances et celui du Budget qui aurait avoué ne même pas être au courant de la situation. Décidément, les autorités ne semblent pas inquiètes de cette situation. Alors que la grève se prolonge, les étudiants manifestent leur solidarité et menacent aussi d’élargir le débrayage à toute l’école sénégalaise déjà assez perturbée.
Aujourd’hui, même si le ministre de l’enseignement supérieur est le premier à craindre une « année blanche », les étudiants et les enseignants sont plus préoccupés de savoir comment l’éviter et comment parvenir à la reprise totale des cours. Mais surtout comment rattraper le retard si l’on sait que l’enseignement est maintenant « semestrialisé » avec un système Lmd où le temps perdu se rattrape difficilement ? Ce sont autant d’interrogations qui méritent des réponses urgentes à quelques jours de l’élection présidentielle où l’éducation semble pourtant être le maître-mot de la campagne.
Nouveaux bacheliers
Un avenir en pointillés….
Ils sont plus de 10 mille nouveaux bacheliers non encore admis à l’université publique. Rien qu’à Dakar, ils seraient 5000 et 3000 à Ziguinchor, toujours dans l’attente de voir leurs noms figurer dans les listes des facultés sollicitées. Manque d’infrastructures et faible capacité d’accueil des universités existantes, ces milliers d’étudiants, (le tiers des bacheliers avec 26 400 admis en 2011) sont aujourd’hui laissés en rade. Pourtant, le Premier ministre comme celui de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique affirmaient en début d’année que « tous les étudiants seraient orientés ». Les faits prouvent aujourd’hui le contraire alors que tous les spécialistes de l’enseignement insistent pour une bonne réorganisation de la carte universitaire qui aurait permis de résoudre aisément l’équation. « On n’a pas trop d’étudiants. On n’en a même pas assez. C’est une question de volonté politique pour doter le Sénégal d’une deuxième grande université et mettre les étudiants dans de bonnes conditions pour qu’ils réussissent et viennent en appoint à ces ressources humaines qualifiées dont on a tant besoin », analyse Mme Aminata Diassé Sarr, enseignante et secrétaire générale adjointe du Saes.
Aujourd’hui, la parade trouvée par les autorités semble être un « recours aux établissements privés pour le règlement de la question ». A la grande désolation de ces ayants droit à la formation publique, des affiches sont placardées un peu partout dans les différentes facultés pour « porter à la connaissance des bacheliers non encore admis dans les universités publiques que dans le cadre du partenariat entre gouvernement et les établissements d’enseignements privés ci-dessous bénéficiant d’un agrément qu’ils mettent à leur disposition des offres de formation gratuites ou semi-gratuites ». Aveu d’échec ou échec ?
Papa Adama TOURE