Accueil du site > Actualités > Politique > La rue impose sa loi

Justice populaire, émeutes, lynchages
La rue impose sa loi

mercredi 4 janvier 2012

Du fait de manipulations diverses et variées, la faiblesse de l’autorité publique a favorisé l’expansion d’une justice populaire qui menace sérieusement l’ordre social. Le pays tend vers une situation inédite. L’Etat de droit est en sursis.

Le Sénégal traverse aujourd’hui une crise d’autorité chronique. Les populations ne font plus confiance aux institutions qui incarnent les lois de la République. Elles sont devenues des notions trop abstraites pour leurs yeux habitués à voir des décisions qui ne sont pas conformes à l’idée qu’elles se font d’une justice équitable et impartiale. Elles ont plutôt tendance à penser que tout est question de rapport de force. Comme dans l’affaire dite des chantiers de Thiès où l’entrepreneur Bara Tall incriminé par l’Etat ne devra son salut que grâce à la mobilisation massive et vigoureuse des citoyens de tous bords.

Le 23 juin, le projet inique de modification constitutionnelle concocté par le chef de l’Etat échoue à l’issue d’une bagarre rude entre manifestants et forces de l’ordre. Devant la détermination des protestataires qui ont conquis la place Soweto, l’Exécutif et le Législatif sont obligés de reculer. Le président de la République et les députés assignés à résidence, le temps d’une journée, sont contraints à la sagesse.

La révolte des marchands ambulants est le premier acte de cette défiance populaire. En 2007, quand les autorités décident d’interdire l’occupation anarchique de la voie publique, les marchands ambulants résistent farouchement à la mesure par une émeute qui transforme la capitale en champ de bataille. La république capitule et supprime la loi interdisant les activités marchandes sur les artères de la capitale. À force de voir des sanctions variables en fonction de la position sociale des prévenus, les justiciables doutent de la justesse du système judiciaire et du bien fondé des décisions des plus autorités. N’est-ce pas ce qui motive la méfiance de l’opposition au sujet de la candidature controversée du président Abdoulaye Wade. Dans cette épreuve l’opposition ne compte pas donner un chèque à blanc au Conseil constitutionnel. Consciente sans doute que le rapport de force politique détermine inéluctablement l’issue du combat. Du fait de plusieurs décisions qui ont donné l’impression d’une immixtion grandissante du pouvoir politique dans la chose jugée, l’opinion publique a de plus en plus développé une attitude de défiance. Ce qui se traduit de plus en plus par la mise en œuvre d’une justice populaire s’octroyant plus de légitimité que la légalité républicaine.

Immanquablement cette situation finit par favoriser le déchainement de pulsions meurtrières. C’est ainsi que les règlements de compte se répandent à un rythme soutenu. Partout des personnes privées régentent la vie sociale.

Folies meurtrières

Depuis l’expédition punitive organisée par les disciples mourides contre le groupe de presse Walf Fadjri, le 25 septembre 2009, les journalistes sont astreints à censurer leurs critiques contre les actes peu amènes de certains dignitaires religieux. La revue de presse « salée » d’un journaliste de Walf a déchainé les pulsions terroristes des disciples de Serigne Modou Kara. Le bilan de cette attaque est lourd. Un lot important de matériel saccagé et des employés brulement rossés de coups. Dans ce climat anomique, Walf ne sera pas seul à essuyer les folies meurtrières des nouveaux censeurs de la République. Le 14 juin, le prédicateur Taïb Socé échappe de justesse à une expédition punitive orchestrée par des talibés mourides. Accusé d’avoir manqué de respect à leur guide, la fatwa s’abat subitement sur lui. Taïb est extrait des griffes d’une foule en furie par la police. Mais, le travail de l’Etat s’en est limité à cette opération de sauvetage. Le dignitaire religieux qui a lancé l’appel au meurtre à la radio n’est pas inquiété par la justice. Finalement, c’est le porte-parole de la famille mouride, Serigne Bass Abdou khadre qui sauve la tête de Taïb. Un mois après cet incident, un autre religieux du nom d’Abdoul Karim Sarr échappe à une foule déchainée qui lui reproche des paroles blasphématoires à l’encontre de Baye Niasse. Le 06 décembre l’Imam Abdoul Karim Ndour de Diourbel subit le même traitement. La mosquée où il officie est littéralement saccagée par des « fous de Dieu ».

A ce rythme, la justice populaire fait école dans tous les coins du Sénégal. Le village traditionnel de Yoff a la sinistre réputation dans ce domaine. Dans cette partie de la capitale qui a fini d’imposer un code vestimentaire « islamique » à ses habitants et aux passants, les voleurs et autres malfrats sont systématiquement jetés au fond de la mer. Sans autre forme de procès. Le 28 juin 2011, les églises évangélistes et les débits de boissons alcoolisés sont mis à sac par les jeunes yoffois offusqués de la profanation de leur cité religieuse. L’Etat déficient, n’a procédé à aucune interpellation, malgré les violations de la loi. Ces citoyens agressés en raison de leur conviction religieuse voient leurs centaines de millions partis en fumée. L’anomie gage du terrain et les populations revendiquent parfois des droits insensés. Modibo Diop, ancien directeur de l’Aser, accusé de détournement de fonds, a vu ses partisans troubler l’ordre public en guise de protestation à son arrestation. Des jérémiades similaires sont constatées à Pikine avec l’éviction de Aminata Lo Dieng du gouvernement. La ville de Saint-Louis n’a pu résister à l’envie de protester violemment contre le remplacement de Baïla Wane à la tête de la Lonase. Ces partisans s’en sont pris aux symboles de la République. Comme naguère ceux de feu Issa Mbaye Samb brûlant le drapeau national sur le macadam de Kebemer, la ville natale du chef de l’Etat.

Baye Makébé SARR

Publicité
  Dans la même Rubrique :
C’est du vrai gagnant-gagnant !
Pourquoi ne croient-ils pas en leur riz ?
Voie déviante d’une démocratie
Même en prison Karim Wade perçoit chaque jour 65 millions
La mesure ne se fait pas encore sentir dans le panier de la ménagère

Réagir à cet article

modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)