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LA CHRONIQUE DU JEUDI
Le sens du devoir

mardi 20 juillet 2010

La corruption est une rétribution en espèces ou en nature d’un agent du secteur public ou du secteur privé par un tiers en échange d’avantages indus. Les « dessous de table » sont une forme courante de corruption qui consiste à verser de l’argent frais à des agents de l’Etat ou des employés du secteur privé qui, de manière délibérée, contreviennent à leurs devoirs, violant du coup les règles d’une compétition saine dans un environnement concurrentiel. L’usage de faux, l’extorsion de fonds, le favoritisme et le détournement de deniers publics par des fonctionnaires constituent quatre autres formes courantes de corruption.

Dans n’importe lequel des cas invoqués, des ressources parfois importantes sont soustraites des circuits de l’économie réelle qui, grosso modo, obéit au schéma classique en trois phases : investissement, création de richesses et retour sur investissement. « Là où la corruption est répandue, l’effort productif et inventif est découragé, surtout si les jeunes ont la conviction que l’on peut s’enrichir sans cause », souligne l’économiste Makhtar Diouf. L’auteur de L’Afrique dans la mondialisation répondait à une question de La Gazette, datée du 1er au 8 juillet 2010, sur l’impact des cas de corruption notés au Sénégal au cours des dix dernières années. Pour cette raison et pour beaucoup d’autres encore, les discours anticorruption ponctuent la marche de l’Etat pour donner de nouveaux gages de transparence aux citoyens, aux investisseurs et aux opérateurs économiques. Particulièrement préoccupante pour l’économie politique, la récurrence du phénomène de corruption interpelle la science politique. Pourquoi les discours anticorruption ne sont presque jamais suivis d’effets ? C’est la question que se posent, depuis peu, les spécialistes de l’analyse de contenu de la communication publique.

Là où bon nombre d’intervenants – parfois bien avisés – invoquent seulement l’absence de « volonté politique » de la part des proposés à la gouvernance des Etats, les analystes de contenu du discours anticorruption mettent l’accent sur un second préalable subjectif et sur deux conditions objectives de la bonne gouvernance en matière de finances publiques. A leurs yeux, « vouloir lutter contre la corruption » ne suffit pas. Qui peut raisonnablement suspecter l’ancienne Cour de répression de l’enrichissement illicite, le Parlement, la Cour des comptes, le Contrôle financier, l’Inspection générale d’Etat (Ige), l’Inspection générale des finances (Igf), la Commission nationale de lutte contre la non transparence, la corruption et la concussion (Cnlcc) et l’Autorité de régulation des marchés publics (Armp) de ne pas vouloir lutter contre la corruption ? C’est que la volonté de lutter contre la corruption n’a presque jamais eu pour soubassement le devoir d’enrayer le fléau. Sur la question de la corruption, le devoir politique fait cruellement défaut à la volonté politique. Une action publique n’a de chance de prospérer que si elle est sous-tendue par le devoir en vertu duquel un pacte de confiance se noue entre gouvernants et gouvernés. La définition de la corruption proposée plus haut montre bien que les corrompus contreviennent à leurs devoirs en octroyant des avantages indus à leurs corrupteurs.

A supposer maintenant que les décideurs veulent par devoir. Que leur reste-t-il pour réussir leur croisade contre la corruption ? Deux conditions objectives manquent à l’appel quand les institutions en place ne peuvent ni ne savent agir. Une institution publique ne disposant pas de ressources financières, matérielles et humaines à la hauteur de sa mission n’agit pas efficacement. Et l’efficience lui fait définitivement défaut s’il ne sait pas comment agir. A titre d’exemple, un député ou un sénateur ne disposant pas de l’assistance parlementaire adéquate ne saura jamais quoi faire des rapports de structures expertes comme la Cour des comptes. Pouvoir et savoir vont de pair de même que vouloir et devoir. Les analystes de contenu de la communication gouvernementale créditent un discours anticorruption d’une bonne note en cas d’appariement parfait : « Vouloir » et « Devoir » d’un côté, « Pouvoir » et « Savoir » de l’autre.

« Le président Wade va ériger un tribunal économique », écrit Sud Quotidien daté du vendredi 9 juillet 2010. « Cette nouvelle juridiction viendrait compléter et renforcer l’arsenal juridico-administratif mis en place pour réprimer les nouvelles formes d’infractions économiques et s’assurer qu’elles soient toujours suivies de décisions de justice », explique le journal. « Compléter », « renforcer », « réprimer » et « s’assurer » comme si un nouveau pacte liait celui qui veut tout cela à la fois aux citoyens qui pâtissent de la grande corruption. Ce discours n’a aucune chance d’être suivi d’effets puisqu’au même moment le président de la Cour des comptes informait l’Assemblée nationale « des contraintes réelles appelant une réforme en profondeur des textes » d’une institution – la sienne – qui existe depuis longtemps déjà. De part et d’autre, le problème a vraisemblablement trait au sens du devoir.

Abdoul Aziz DIOP


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