Au bout de deux tours d’horloge, se dégage le portrait d’un homme résolument « humain » et se dessine également, en creux, l’itinéraire d’un orphelin.
Il débarque au débotté, tout de tailleur vêtu. Il a 15mn de retard. Il entortille joliment ses boutons de manchette autour de ses longs doigts. Talla Omar Leye a les mains idéalement minces, lisses et propres. Teint ébène sourire jauni. Le tableau dégage un genre de perfection préméditée pour le portrait : tout à notre honneur ! Inutile de se mettre sur son trente et un quand on est dans l’humanitaire. Lui, ce n’est pas un homme de terrain, mais un col blanc, directeur de Human Appeal International du Sénégal (Hai). Sagement assis sur un siège qui incite à l’avachissement, il attend en bras de chemise, un peu tendu tout de même à l’idée de se faire tirer le portrait dans la Gazette.
Il entre dans une pièce, après avoir désigné l’autre, comme lieu de l’interview, et ajouté qu’il savait évidemment que le bureau serait observé en son absence pour être ensuite décrit, puisque c’est un rituel journalistique de « poser le décor ». A noter, donc, une pièce claire, dépouillée de tout artifice. Sur une table, traînent un globe terrestre et des parafeurs : une pagaille relativement ordonnée. Omar, n’est pas un adepte de la pagaille et du n’importe quoi. Surtout lorsqu’il met sa casquette de chef de troupe. Dans ces cas-là, Mister leye devient « le patron » qui cadre et pose des limites. Awa Gueye, sa secrétaire : « il aime l’ordre et la rigueur. C’est une personne qui s’attèle à la perfection, et ne pardonne pas le laisser aller ».
SON BOULOT
Il parle avec un langage imagé et direct des petits garçons, qui avalent les voyelles et martyrisent la syntaxe. Mais là où l’humanitaire hérisse, par son égoïsme de plus en plus accru, le gestionnaire attendrit. Allez savoir pourquoi. De ces expériences, il garde un formidable souvenir. « Pendant le ramadan, nous venons en aide aux populations déshéritées. Quand tu leur donnes cette aide la lueur d’espoir que l’on peut lire dans leurs yeux est ma satisfaction. » Omar est de la famille des bravaches. De ceux qui relèvent le menton et s’entêtent à donner le change quand bien même la désolation s’impose. Il dit : « lors des inondations, nous avons un programme qui s’appelle « l’aide au gens », et aussi un autre « project family » qui consiste à octroyer un outil de travail aux jeunes qui ont un métier et qui n’ont pas de moyens ».
Avec fougue et candeur, il y assène des préceptes de Human appeal international, des souvenirs et des points de vue. « Nous prenons en charge des orphelins de 0 à 18 ans. Ce sont des bonnes volontés qui leur envoient de l’argent et la somme minimum est de 65 dollars et le maximum est de 500 dollars. Cependant nous avons 17 assistants qui les suivent au pas pour que cet argent soit utilisé à bon escient et pour le bien-être de l’enfant. » Depuis l’implantation de son bureau dakarois en 1992, Hai a pris en charge quelque 3000 orphelins. Pour les personnes en difficulté, des aides ponctuelles lors des événements religieux ou tragiques sont apportées en plus de la construction d’écoles, de dispensaires, de lieux de cultes et de puits dans plusieurs localités du Sénégal. En termes d’investissements, Human Appeal International a dépassé le cap des 6 milliards de francs CFA au Sénégal. Aujourd’hui, le directeur fustige le « fondamentalisme dangereux » d’Israël, s’emporte contre le « vide politique, intellectuel et moral », ainsi que l’« endormissement » des démocraties. Il parle de « conscience citoyenne », d’« éducation aux valeurs » et de « rêve régénérateur » pour le Sénégal.
Les cheveux poivre-sel impeccablement parsemés dans ce crâne lissé et ses yeux qui semblent se visser dans sa cavité fixent l’image d’un Talla sérieux et solitaire. Le costume sombre liseré de blanc camoufle sa maigreur et complète le portrait d’un Arabisant qui se sent bien dans sa nouvelle peau. Sans verser dans l’ego du mégalo : Talla n’hésite pas à se camper en Don Quichotte luttant pour « les sociétés menacées ». Il dit : « pour les orphelins, les bonnes volontés de L’Emirat Arabes Unis, ont envoyé durant ses deux mois 72 millions de Cfa, et puis si la maman de l’orphelin a un métier, on peut, par exemple, lui octroyer un prêt pour qu’elle puisse se prendre en charge ».
SON ENFANCE
Né en 1964 à Nguégnéne (Mbour), ce gamin, suspendu aux basques de son oncle maternel, deviendra un adolescent lesté par sa timidité, plombé par la mort de son père. « Je ne me souviens même pas du visage de mon père tellement j’étais jeune quand il décèdait ». Un adolescent, abonné aux ressacs : élève le jour, paysan l’après midi, talibé le soir… Omar Talla Leye rétorque : « Attention, je n’ai jamais manqué d’amour ». Il n’est pas de ces orphelins qui règlent leurs comptes via un déballage public. Plutôt du genre à revendiquer son hérédité, y compris par la positive : « je n’ai jamais senti la mort de mon père, mes oncles se sont bien occupés de moi. » A l’époque, Omar était un adolescent au regard insondable et à la silhouette nerveuse. Sa voix grave cache à peine la gouaille populiste, pas loin des commerçants Baol-Baol. Grand amateur de littérature arabe qui lui donne le ticket simple pour Mbour. Omar y va pour se perfectionner. Il se souvient : « vers les années 7O, je suis parti à Mbour pour apprendre le fikh (droit islamique) et la littérature arabe chez L’imam de l’époque, Pape Leye ».
SON CURSUS
Deux ans plus tard, en 1979, il monte à Rufisque, puis fréquente l’école franco arabe Amadou Ba du point E. le jeune homme découvre Dakar... Avec son lot de Dolce Vita…jolies filles, et virées avec ses potes... L’argent entre dans la danse, et il projette d’abandonner les études au profit du mareyage. Il se rappelle : « de plus en plus, je me disais que j’étais en train de perdre du temps avec les études et voulais gagner de l’argent en étant mareyeur ». En 1980, le gouvernement soudanais offre une bourse de 4 ans au 8 meilleurs élèves. Talla s’envole pour le Soudan et intègre l’Islamic African center. « C’est une école que les pays du Golf ont construite au Soudan pour les Africains qui veulent apprendre l’arabe et le Coran. J’ai fait le Bac soudanais ». En 1985, Talla poursuit ses études en Egypte à l’université d’Al Azhar. Il s’inscrit et boucle quatre ans à la faculté de commerce et se spécialise en statistiques. En 1989, il obtient sa maitrise en statistiques, et part chercher du travail en Arabie Saoudite, mais la guerre du Golf plombe ses ambitions. Talla revient au Sénégal en 1990. En 1992, il est recruté comme comptable à Human Appeal International du Sénégal et gravira tous les échelons jusqu’à sa nomination comme Directeur général de l’Ong en 2001.
A 30 ans, il rencontre sa première épouse. Ils se marient et font sept enfants. « C’est la fille du frère de mon papa ». Même procédé pour la deuxième : « c’est une cousine du coté maternel ». La religion, est centrale dans sa vie. Ils habitent à Pikine, un havre « épuré, reposant, intime, dont le moindre objet a été choisi avec soin ». Il aime le sport et ne fait pas de la politique. Pas de folies. Face à la richesse, la zen attitude. Un ange tranquille passe sur son bureau situé à petit Mbao, il est l’heure de se quitter. Talla lève ses 1,85m et 80 Kg et ajoute : « J’ai des difficultés à parler français, c’est pourquoi je me suis inscrit à l’Université de Dakar ». Nous on dit : Oeil vif, sourire charmeur si on ne le sentait pas crispé, distant, avec un soupçon de mépris dans sa timidité. Esprit de finesse très pointu mais replié sur son malaise et fier de l’être. C’est l’impression d’une première rencontre. Hasta la vista Talla !
Aïssatou LAYE