« César Atoute Badiate et Salif Sadio ont les clés de la solution en Casamance. »
C’est le fracas de ses propos qui a révélé Moustapha Bassène au grand public. Responsable du Comité des sages pour la paix de la zone Ziguinchor, Oussouye et des régions de Kolda et de Sédhiou, Bassène n’a pas la langue dans sa poche. Pourtant le sujet qu’il manipule est hautement sensible. Il s’agit du conflit de 28 ans qui mine le sud du pays. Grand, le teint noir, Moustapha Bassène, 38 ans, célibataire, est dans le cercle restreint des initiés, le monde des devins. Vêtu de la redingote rouge des chefs traditionnels, une chéchia de la même couleur parsemée de cauris à la tête et d’amulettes, une canne noire à la main gauche et une grosse corne fétiche à la main droite, il arrive à notre rédaction, fraîchement sorti d’une cérémonie rituelle à Ouakam comme en témoigne la grosse ceinture en laine qui entoure son cou. Dans cet entretien, il plante le décor en Casamance, crache ses vérités sur les voies de salut au Sud et lève le voile sur son contentieux avec Farba Senghor, un homme qu’il faut extirper, selon lui, à tout prix du processus de paix en Casamance. Entretien.
La Gazette : la presse parle depuis le 21 juin dernier de remous dans la faction du front sud dirigée par César Atoute Badiate. Il semble que Mamadou Nkrumah Sané a fait débarquer Badiate au profit d’un certain Ousmane Niatang Diatta…
(Il coupe) Je connais très bien Niatang Diatta. Nkrumah n’a pas cette compétence de débarquer César. C’est un congrès qui doit se tenir dans le maquis pour élire des responsables à ce niveau. Je sais que le maquis a entièrement confiance en César. Je conseille en tout cas au gouvernement de travailler en étroite collaboration avec César et Salif Sadio. C’est déplorable de diviser encore le maquis. Il faut faire bloc, chercher à unir toutes les forces, aller aux négociations et faire revenir la paix. Les populations sont fatiguées.
Qui est Ousmane Niatang Diatta ?
C’est un homme mûr qui a duré dans le maquis. Il a longtemps cheminé avec César dans le maquis. Il y a une bonne partie des populations, à Bignona, qui le poussent à prendre les devants. C’est un homme indécis. Il avait même quitté le maquis.
Comment expliquez-vous, les derniers affrontements entre l’armée et les rebelles à Bounkiling et la série de braquages sur cet axe ?
Ce qui se passe c’est ceci : quand des gens étant fils du Sénégal se sont rebellés pour une cause bien noble, celle du développement équilibré et fondé sur l’équité de leur région, n’arrivent plus à manger à leur faim, ils arrachent leur part des biens de l’Etat. D’autre part, c’est pour eux une façon de pousser le gouvernement à aller vers la table de négociation pour trouver une solution définitive.
L’Etat ne leur donne plus alors de l’argent ?
L’Etat ne s’occupe plus d’eux ! Ce qui n’est pas normal. Ce sont des Sénégalais à part entière qui doivent bénéficier des fonds de l’Etat. Ce ne sont pas des bandits. Et pour parler avec eux il faut qu’ils mangent à leur faim. Par ailleurs, le président de la République a été remercié par tous pour avoir mis fin aux exactions perpétrées sur des innocents au temps du Parti socialiste. Plus jamais d’enlèvements ou de disparitions définitives. Avec Wade, tous les blocus et les listes ont disparu. On circule librement. Tout cela, nous le devons à Wade et la Casamance lui en est reconnaissante. Donc, il doit continuer à faire de bonnes actions à l’endroit des maquisards surtout. Sans écouter les gens qui ne veulent que le conflit finisse.
Vous faites allusion à qui ?
Je fais allusion à ceux qui s’enrichissent sur ce dossier. Ils se nourrissent du sang d’innocentes victimes.
Qui détient à votre avis la clé de la solution en Casamance ?
Là je vous réponds tout net que César Atoute Badiate et Salif Sadio sont les seuls à détenir les clés de la solution en Casamance.
En quoi ?
Ce sont les vrais combattants qui s’opposent au gouvernement. Ce sont aussi ces deux chefs de guerre qui ont des éléments qui se sacrifient sur le terrain pour le bonheur de la Casamance. C’est pour cela que je demande à tous les fils de la Casamance et aux gens de bonne volonté de tous bords du pays de trouver une solution pour que ces deux là se retrouvent afin qu’on aille à la table de négociation. Il faut également les soutenir pour leur survie quitte à faire une quête.
A quand remonte votre dernière entrevue avec Salif Sadio ?
Je n’ai jamais rencontré Salif. Je ne le connais pas. C’est pourquoi je déplore l’attitude de certains qui disent être des lieutenants de Salif au motif inavoué de s’enrichir en trompant le gouvernement. Salif est un être humain, il faut oser s’approcher de lui comme on l’a fait avec César.
Où est-il, lui, Salif Sadio ?
Je ne peux pas le localiser, mais je sais que lorsqu’il y avait eu des problèmes avec César il s’était retiré vers la Gambie. C’est tout ce que j’en sais. Il appartient au gouvernement de le localiser et de prendre langue avec lui directement sans intermédiaire.
Vous semblez écarter Mamadou Nkrumah Sané dans la résolution du conflit. Voulez-vous dire qu’il ne contrôle aucune force sur le terrain ?
Il est fils de la Casamance, ses parents sont en Casmance, il doit travailler à la résolution du conflit. Ce sont ses parents combattants et civils qui périssent. Il est temps qu’il se maitrise. Et qu’on trouve une solution à ce conflit. En ce qui concerne la question relative à son influence sur le terrain, je ne suis pas en mesure d’apprécier.
Qu’est-ce qui explique la radicalisation de certains combattants comme Salif Sadio ?
Les combattants veulent juste pousser le gouvernement à aller vers des négociations sérieuses pour régler définitivement ce conflit.
Voulez-vous dire que Foundiougne n’a servi à rien ?
A Foundiougne c’était du folklore. Pour négocier il faut parler directement aux combattants qui détiennent les armes. Cependant, Foundiougne peut servir de lieu de prières. Car, partout au Sénégal on peut organiser des prières. Ce que je regrette c’est que dans ces manifestations les gens organisent des danses, alors que nous sommes en deuil. Et pire, les sacrifices de vaches, de porcs ou de chèvres noirs qui sont faits pour la paix en Casamance pendant le règne du Ps ne sont pas indiqués. Pour la paix en Casamance, il faut immoler des animaux blancs. C’est pourquoi, je remercie les saltigués qui ont publiquement, devant la presse amené le gouvernement à faire ce sacrifice d’animaux blancs lors du dernier Xooy. Je remercie également nos parents lébous présents qui aiment bien la Casamance et qui veulent la réussite du président Wade dans cette crise.
Y a-t-il d’autres forces dont le rôle dans la résolution du conflit est indispensable ?
Evidemment ! D’abord il ya les femmes traditionnelles de toutes les ethnies casamançaises (balantes, manjaques, mancagnes, mandingues, entre autres) unies avec leurs sœurs lébous, sérères, les rois, les khalifes généraux, le comité diocésain. Et d’autres personnes qui travaillent dans l’ombre.
On vous a entendu dire que Farba Senghor doit être extirpé du processus de paix en Casamance. Qu’est-ce que vous lui reprochez ?
Dans un premier temps, ce n’est pas un homme de paix. La preuve, il est cité dans les problèmes politiques qui agitent le pays. En Casamance, c’est lui qui a divisé la région en deux pour dire aux gens qu’il y a la tendance de César au Sud et celle de Magne Diémé dirigée par Lamarana Sambou au nord. Alors que c’est césar qui est le commandant de toutes les zones. Il a, ensuite, accaparé le dossier du conflit sans l’aval du gouvernement, des responsables du Mfdc et de la population. Farba était un falsificateur entre le comité des sages de la Casamance et le gouvernement du Sénégal. C’est pourquoi, quand Dino était en vie, il n’avait aucun contact avec nos frères de la brousse. Mais, lorsque Dino a été assassiné, Farba a profité de ma position pour s’imposer et dire qu’il est le seul interlocuteur qui bénéficie de la confiance du chef de l’Etat et du Mfdc. Je dis sans équivoque à la population de la Casamance que lorsqu’on a assassiné Dino, j’avais suggéré la suppression du poste de chargé de mission. Et c’était pour permettre au président d’avoir des contacts avec le Mfdc. C’est pour cela que j’ai remis des numéros de téléphone de certains chefs de guerre à Farba pour qu’il les remette à Wade. Ainsi, le président peut échanger avec eux et vérifier directement que ce qu’il leur donne leur parvient. Malheureusement, Farba en a profité pour monter qu’il a des entrées dans le maquis.
Comment ?
Il a lui-même appelé directement les chefs de guerre, puis a passé le téléphone au chef de l’Etat. Ce dernier a alors échangé avec les rebelles que j’avais réunis au préalable à San Domingo où j’avais passé la nuit. Le président Wade a pu alors communiquer directement, la nuit, avec César, Rambo, Antoine, Daouda, entre autres. Ces fruits-là, Farba les a récoltés alors qu’il n’a pas semé les graines.
On parle beaucoup de Farba Senghor dans la mort de Dino. Quel rôle a-t-il joué dans ce drame ?
Il n’y a joué aucun bon rôle. D’abord c’est grâce à Dino que Farba est connu en Casamance. C’est également grâce à Dino qu’il a été adopté par le Mddc. Mais, après son assassinat que nous condamnons tous, Farba n’a pas trouvé d’avocat pour défendre la cause de Dino et sa famille. Pire encore, il n’a jamais accepté que le reste des gens qui sont dans la zone de Diouloulou, c’est-à-dire les responsables du comité des sages notamment le président Abdoulaye Diallo, Pape Seydi soient entendus par la justice comme je l’ai été en même temps que Dino Kébading qui est arrêté. Mais il s’arrange pour récupérer ce petit groupe-là et le loger chez lui à Kaolack prétextant des mesures de sécurité. Et moi ? Je n’ai pas droit à cette sécurité ? Autre chose, il refuse qu’il y ait une rencontre avec le président Wade pour au moins faire le bilan de ce qui a été réalisé avec Dino et ce qu’il a fait avec la victime avant sa mort. Ce qui est louche. Farba ne parle plus de Dino alors que c’est ce dernier qui l’a introduit en Casamance. Autre point sombre : Dino a été assassiné à son retour d’une rencontre à Dakar avec Farba à sa demande. Mais aujourd’hui il ne parle que de sa propre personne. Même nous qui sommes du comité des sages, il ne parle plus de nous. Il faut que Farba et les autres membres du comité des sages comme moi soient entendus sur la mort de Dino.
Pourtant Farba dit être l’intendant du Mfdc…
C’est faux ! Il faut qu’il respecte les gens. Par qui est-il passé pour s’arroger le titre d’intendant du Mfdc et où a-t-il trouvé ces fonds là ? J’attire l’attention du président Wade à qui la population du Sénégal doit beaucoup sur la résolution de cette crise et lui demande d’éviter une personne comme Farba. Ce dernier fait n’importe quoi et n’a aucun respect pour les forces de sécurité qu’il traite de tous les noms et accuse de beaucoup de choses. Il doit être écarté purement et simplement du dossier. Je ne me laisserai jamais faire par Farba, je vais l’affronter sur tous les plans. Car il est en relation avec Ibrahima Sané, un soi-disant commandant de Salif Sadio qui avait tenté de m’assassiner. Je l’ai conduit, lui Sané, à la Brigade mobile de sureté (Bms) pour des explications. Mais, malheureusement, il n’a pas été arrêté.
La question de nos voisins a été évoquée par le Premier Souleymane Ndéné Ndiaye qui écarte toute négociation en dehors du territoire sénégalais. Etes-vous de son avis ?
Nos voisins sont des moteurs-clés dans le processus de paix. Quand j’ai fait une sortie dans la presse pour demander à Wade de tendre la main à Yaya Jammeh, le résultat est arrivé. Car, nous avons pu récupérer des voitures qui étaient détenues par des maquisards. D’ailleurs, dans cette dynamique je demande d’étendre cette main tendue à la Lybie.
Récemment le maire de Ziguinchor Abdoulaye Baldé a organisé un festival dans la ville. En quoi une telle manifestation est-elle un pas vers le retour da la paix en Casamance ?
C’est un pas très important vers la paix en Casamance. L’événement a permis à tous les fils de la Casamance de se retrouver, de communier ensemble et d’explorer les voies du développement de la région. Quand on sait que pendant 28 ans les entreprises étaient fermées, d’autres n’avaient plus les moyens de payer les factures d’électricité. Avec ce festival, la Casamance a retrouvé une nouvelle vie. Il faut remercier la présence des bons fils de la Casamance notamment Abdoulaye Baldé, Mamadou Lamine Keita, Faustin Diatta et certains députés et sénateurs. Que la Casamance prie pour que le Premier ministre ait une longue vie. Il faut que la Casamance protège Karim Wade, fils du petit fils de la Casamance qui s’est aussi sacrifié pour une bonne réussite du festival. Nous n’oublions pas le brave homme, le ministre Aliou Sow et certaines Ong. Quant à Awa Diop Gabon, je la considère comme une personne extraordinaire. Elle a fait quelque chose d’inédit en donnant 50 millions de FCfa aux femmes parmi lesquelles des mères de maquisards. C’est du jamais vu en Casamance ! Pour tout vous dire je considère Abdoulaye Baldé comme le diament de la Casamance. C’est grâce à lui que j’ai enlevé mon manteau de chef traditionnel pour me jeter dans la politique. Il le mérite amplement.
Et que reprochez-vous à Innocence Ntap Ndiaye ?
Cette dame est à l’origine de toute la zizanie en Casamance. Nous tous nous savons que c’est Farba Senghor qui est derrière ses agissements. Je me mettrai face à elle, parce qu’elle veut détruire la Casamance. Elle ne vise que ses propres intérêts. C’est elle qui est à l’origine des querelles à l’intérieur du bois sacré. Nous ne lui pardonnerons jamais cela. Surtout l’utilisation qu’elle a faite des médias dans les forêts royales pour se faire une basse politique. Ce qui est proscrit.
Pourtant Mme Ndiaye est nommée ministre d’Etat par Wade ?
Il l’a fait sans consulter la base. Voilà le résultat !
Comment expliquez-vous la rébellion en Casamance ?
Les gens se sont rebellés en Casamance à cause d’une inégalité entre le nord et le sud quand on sait que la Casamance est le grenier du Sénégal. Des terres ont été arrachées à leurs propriétaires, il y a le manque de considération des chefs religieux et traditionnels. Par ailleurs, il y a que dans la gestion de ce pays nos fils n’ont pas de bons postes de responsabilité. Autant de faits que les frustrations occasionnées lors des matches de football du Casa-sports ont aggravées. J’en profite pour dire que ces fruistrations liées au foncier guettent Dakar. Les terres des lébous sont spoliés par des autorités et en plus dans le gouvernement, il n’y aucun lébou ministre. Les génies lébous s’apprêtent à se rencontrer pour remédier à leur manière à ces injustices. En termes clairs, le danger guette Dakar. Dans la même foulée il faut penser à augmenter le quota des catholiques dans le gouvernement. Je trouve qu’une seule personne n’est pas représentative de leur assise au Sénégal. Il faut remercier les chefs religieux et respecter les chefs traditionnels pour un meilleur Sénégal. Il y autre chose à déplorer c’est le fait de montrer publiquement des scènes de dons de riz et d’argent dans le bois sacré. C’est une façon de désacraliser ces lieux et pour nous c’est un sacrilège. Mais pire ils se sont donné le culot de se quereller à l’intérieur de ces lieux sacrés. Ils doivent faire un sacrifice pour se prémunir des conséquences de tels actes. Sinon les prières formulées à l’intérieur de ces endroits sont sans effet. Si j’étais présent on allait retourner ces dons à leurs propriétaires.
A vous entendre parler on dirait que vous êtes un devin ou un féticheur ?
C’est un don de Dieu. Personne n’y peut rien. Ces pouvoirs-là, je les ai hérités de mes parents. Des responsabilités plus importantes m’attendent d’ailleurs. Mes qualités de devin sont incontestables. J’en remercie vivement le bon Dieu. Les femmes lébous et les hommes de cette même ethnie m’ont décoré à deux reprises. Les saltigués m’ont également distingué. Récemment, j’ai été nommé secrétaire général du Forum des chefs traditionnels de l’Association du Forum des rois, des sultans, des princes et des cheikhs au Sénégal. C’est un cercle d’initiés. Je coordonne un groupe de femmes traditionnelles de toutes les ethnies dans la Casamance naturelle, la Guinée Bissau et la Gambie Les jaloux n’ont qu’à s’adresser à Dieu !
Pourtant Robert Sagna, Landing Sané et Emile Badiane ont été tous dans le gouvernement…
Ce n’est pas suffisant. La Casamance a beaucoup de cadres. Donnons l’exemple de Manga qui est à la Nasa, on devrait tirer profit de lui. Ce ne sont pas ces postes dans le gouvernement mais nous devons pouvoir être Premier ministre, ministre des Finances, des Affaires étrangères. Nous avons ces qualités, mais nous n’avons que des postes bidon. Aujourd’hui on parle de vice-président, je pense que ce poste doit revenir aux casamançais pour essuyer leurs larmes. Il y a la parité, ce qui est sur c’est que les casamançaises ne seront pas bien représentées. Il faut que ce soit clair, je ne fais pas de politique au sens actif du terme, mais il est tant qu’on remette aux casamançais des postes de souveraineté.
Entretien réalisé par Pape Amadou FALL et Hamidou SAGNA