Il y a au moins deux acteurs essentiels dont on retiendra forcément les noms : Hissène Habré et Idriss Deby. Nous avons brièvement vécu, de façon anecdotique, nous pouvons dire le face à face dramatique entre ces deux hommes, anciens compagnons de guerre et qui s’est dénoué au cours de l’année 1990. Alors que l’avion de la Compagnie Ethiopian, en provenance d’Addis entame son survol du territoire tchadien, le pilote annonce aux passagers une escale d’une heure à Ndjamena. Cette escale aura lieu dans des conditions particulières, précise le pilote, car expliquait-il, les forces armées nationales ont encerclé l’aéroport pour le protéger contre les attaques des rebelles, conduits par le chef de guerre, Idriss Deby. Nous sommes le 12 octobre 1990. L’atterrissage de l’aéronef se déroule sans encombre. Nous étions assis à côté d’un ancien secrétaire d’Etat sénégalais à l’Emploi. Ce dernier revenait d’une réunion du Conseil économique et social des Nations Unies pour l’Afrique.
Dès que l’avion a touché la piste, tous les passagers ont précipité les regards vers les hublots, pour observer l’ambiance martiale qui prévaut en ces endroits. En dépit de la forte présence de militaires l’endroit semble très calme. On aperçoit des hublots, des soldats immobiles comme des statuettes, l’arme aux poings. Le décor est quelque peu surréaliste. Seuls les passagers qui débarquent à cette escale sont autorisés à quitter l’avion. Le ministre assis en classe Affaires est venu nous rejoindre en classe pour avoir un brin de causette. Il est manifestement préoccupé par le spectacle, voire intrigué par ce qu’il voit sur le tarmac de cet aéroport de Ndjamena qui est fortement balayé en ce début d’après-midi par un terrible vent de sable. Le ministre ne cesse de parler et de tendre le cou vers le hublot pour mieux voir au dehors. On observe bien les chars de combat et les voitures militaires de Type Toyota et autres Land-rover au-dessus desquels trônent des soldats accrochés à la queue des fusils-mitraillettes montés dessus. Nous sommes bien sur une position avancée de soldats prêts à en découdre. Le ministre grommelle quelques mots et finit par lâcher avec une certaine pointe d’énervement :
« Qu’est-ce que c’est terrible ! Quand est-ce que allons-nous en finir ici en Afrique avec ce genre de spectacle désolant ? Ce pays est définitivement perdu. Habré peut faire ses valises. Certains collègues m’ont dit hier à Addis que les rebelles sont presque dans Ndjamena. C’est fini pour lui…. Je ne sais pas ce qui nous prend nous autres Africains. Sommes-nous maudits ? Le Tchad a besoin d’une paix durable. Les massacres ont assez duré. Tout ça est inacceptable. »
Quoique silencieux, face à notre interlocuteur qui disserte sans fin sur les pouvoirs africains, nous eûmes le sentiment que ce dernier parlait du Tchad en pensant à son propre pays et au pouvoir qu’il servait. Car, en Afrique, nul chef d’Etat n’est à l’abri, pour toujours, du sort qui a été fait à Hissène Habré. Même si le cas du Tchad est assez spécial et particulier à tous égards. En écoutant le ministre, je me disais au fond de nous-même que ce ne sera ni plus ni moins qu’un dictateur qui en chassera un autre. En attendant, lui aussi à son tour, dans la tourmente politique et le crépitement des armes de subir le même sort que son prédécesseur. Notre voisin ne savait pas à quel point il avait raison, en faisant sa prophétie concernant le départ de l’ancien président tchadien. Mais surtout, ce dont il ne se doutait point : c’était vraiment la suite des événements.
HISSENE HABRE A DAKAR DEPUIS 1990
Comment pouvait-il imaginer que lui et son gouvernement seraient amenés, quelques mois plus tard, à étudier une demande formelle de l’ancien président tchadien sollicitant pour son propre bénéfice et pour celui des ses proches, l’asile politique au Sénégal ? C’est dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1990, soit un mois après notre escale dans son pays, que l’ancien président Hissène Habré et sa famille sont arrivés à Dakar. La réunion du Conseil des ministres du gouvernement sénégalais qui a suivi cette arrivée, a immédiatement décidé d’accorder l’asile politique à Hissène Habré, ses deux épouses et à leurs enfants. Le concerné est immédiatement informé de la décision du gouvernement. Ce dernier lui précise toutefois que l’ensemble de ses proches qui sont arrivés avec lui, devraient introduire en leur nom propre une demande officielle, pour bénéficier d’un statut de refugié. Cela fut fait avec diligence. Des décrets individuels sont aussitôt signés à cet effet par l’ancien président de la République. Et ce, après seulement quelques jours d’enquêtes effectuées par les services de la surveillance du territoire national.
Hissène Habré et sa famille sont devenus les hôtes du Sénégal. L’ancien président s’emploie à se réarmer moralement et mentalement et entame une nouvelle vie. Il trouve dans la prière et la lecture assidue du Coran les moyens de ce réarmement. Une nouvelle vie commence. Elle s’annonce calme et paisible. Celle qu’il a laissée derrière lui, est, au contraire, pleine de retournements, de rebondissements et d’enseignements. Celle-ci peut à elle seule résumer l’histoire politique du Tchad. Une histoire qui se présente aux Tchadiens et à nous tous Africains, comme un film dramatique tourné en plusieurs épisodes, chaque séquence qu’il déroule est invariablement plus dramatique que la précédente.
Pour comprendre le sens de la procédure judiciaire ouverte contre l’ancien président tchadien au Sénégal, il s’avère nécessaire de faire un petit saut dans cette histoire politique plus qu’agitée du Tchad, avant d’en arriver à la période durant laquelle ont été relevés les faits portés sur l’acte d’accusation majeure rédigé contre Hissène Habré. On reproche à l’ancien président tchadien et à son régime l’élimination physique de quarante mille (40.000) personnes. Il lui est également reproché d’être coupable d’une violation massive des droits de l’homme. Avant l’installation du pouvoir ainsi dépeint et la prise de fonction d’Hissène Habré, il s’est passé au Tchad beaucoup d’événements politiques majeurs aussi sanglants et dramatiques les uns que les autres. Aussi, tous ces événements donnent-ils une dimension particulière aux faits qui sont agités par les procureurs de l’ancien président tchadien. Si on veut donner à ce dernier un procès équitable, on ne peut pas alors faire comme si cette histoire n’existait point.
Le Tchad apparaît à plusieurs égards comme un pays assez particulier sur le continent. Particulier par sa géographie, particulier par sa composition sociologique, particulier surtout à cause de son histoire politique, si singulière sur le continent africain. Une histoire politique si singulière et si tumultueuse et nulle autre comparable en Afrique. C’est en 1900, dix ans après le découpage du lac Tchad en trois zones (une britannique, une allemande et une française), que commence la conquête du territoire par l’armée française. Le Ouaddaï résista dix ans durant tandis que le BET (Borkou, Ennedi et Tibesti), au Nord, reste sous administration militaire française jusqu’en 1965.
Longtemps considéré comme le pays des esclaves (Dar el-abid) par les trafiquants islamisés du Nord, le Sud, chrétien et animiste, semble s’accommoder de la présence française. En 1920, le Tchad, rattaché dix ans plus tôt à l’Afrique équatoriale française (Aef), devint une colonie. Mais seul le Sud fertile est mis en valeur par l’administration coloniale française. C’est là que la culture du coton se développe. Les spécialistes du Tchad post-colonial invoquent les clivages, attisés, des périodes antérieures à l’indépendance pour expliquer l’instabilité politique d’un pays à fort potentiel, mais acculé par une interminable guerre de libération. En 1946, le Parti progressiste tchadien (Ppt), affilié au Rassemblement démocratique africain (Rda), fondé par l’Ivoirien Félix Houphouët Boigny, s’implante au Sud. L’administrateur colonial guadeloupéen Grabiel Lisette et l’instituteur tchadien François Tombalbaye en assurent la direction. Mais le Ppt – loin s’en faut - n’est pas la seule formation politique du pays. Le Nord s’organise aussi. Dès 1949, l’Union démocratique du Tchad (Udt), opposée au Ppt, voit le jour. C’est sous les décombres de ce second parti que naissent plus tard l’Association sociale du Tchad (Ast) et le Groupement des indépendantistes ruraux du Tchad (Girt).
En 1950, le Parti socialiste des indépendantistes tchadiens (Psit) est né. Dirigé par Ahmat Koulamallah, qui milita au Ppt, cette formation, à tendance confessionnelle, recrute en milieu arabe et baguirmien et devient, en 1953, le Mouvement du salut africain (Msa), regroupant tous les leaders musulmans. Après le référendum gaulliste de 1958, l’Union nationale tchadienne (Unt) se présenta comme le forum des leaders nordistes pendant que Tombalbaye et ses camarades consolidaient au Sud les bases du Ppt qui remporte, en 1956, les premières élections au suffrage universel à la faveur de la loi Defferre renforçant l’autonomie locale. Devenu, le 28 novembre 1958, une république au sein de la Communauté française, le Tchad connaîtra quatre gouvernements provisoires dirigés successivement par Grabriel Lisette Sahoulbah du Girt, Ahmat Koulamallah et François Tombalbaye. Ce dernier est chargé de conduire le Tchad à l’indépendance après que son parti, le Ppt/Rda, a remporté la majorité des sièges aux élections législatives de mai 1959.
Abdou Latif COULIBALY