32 ans au service de l’Eglise ont fait de Abbé Jean Marie Ndour, un prêtre très proche de ses paroissiens. 5 ans à la tête de l’Ong Caritas fondent sa réputation d’Abbé Pierre. Vie publique et privée d’un homme de Dieu pas comme les autres.
D’onction ecclésiastique ? Point ! Jean Marie Ndour à une voix de stentor. De taille moyenne, râblé, chauve, un pendentif en forme de croix autour du cou, il a la démarche aussi énergique que son verbe est haut. Oups ! Il ne porte pas l’inévitable soutane, signe ostentatoire de sa voie, mais une chemise en rayures fines couleur ciel. Est-ce parce que l’abbé est administrateur ? Il répond : « dans les paroisses, je porte la soutane, mais quand je suis au bureau je m’habille en civil. Je fais la différence entre ma fonction de prêtre et celle de directeur d’Ong. » Bien. Peut-il vraiment dissocier ses deux vies ? Explorer ses méandres fut un travail de titan, car au propre comme au figuré, Abbé est une butte.
Jean, est soulagé. Un peu anxieux, aussi. D’habitude, c’est lui qui pose les questions quand le prêtre est sollicité par les nécessiteux qui viennent vers la Caritas pour demander de l’aide. « La mission principale de Caritas, c’est d’être à l’écoute des populations les plus pauvres. A travers l’assistance, selon les besoins humains ordinaires de nourriture, de médicament, de logement, d’éducation, sans distinction de religion aucune. » Le religieux catholique, directeur de l’Ong Caritas, prêtre de l’archidiocèse de Dakar, membre du conseil de l’archevêque du Cardinal Théodore Adrien Sarr, répète, non sans une pointe de malice, ces quatre mots-là : « Je fais du social. » Jean arbore une tenue décontractée, pantalon et chemise ample. Et sourit pour accueillir son visiteur. Après 32 ans de quasi-silence, il parle enfin de sa vocation : celle de prêtre
SES DEUX VIES
Les journées de Jean sont bien remplies. Elles commencent à 6 h du matin avec l’immanquable oraison : « C’est une prière de 30 minutes qui est à la fois méditation et parole de Dieu et de chapelet. » Les fonctions classiques qu’il a occupées pendant 19 ans dans les paroisse à Sainte Thérèse de Grand-Dakar (7ans), Fatick, (6ans) puis Fadiouth (6ans) lui ont permis de se mettre au service des fidèles pour les messes, les célébrations de baptême, de mariage et de confirmation. Imaginons une autre messe. Une autre époque, quand les curés faisaient de l’audience, quand le prêt-à-penser tombait de la chaire. Jean Marie Ndour officiant, dans une église du pays sérère, sourire à faire chavirer les paroissiennes. Nous sommes au milieu des années 80, dans la région de Fatick. Abbé fait tourner les cœurs avec une rhétorique parfaite, mais c’est ignorer qu’il en a fait don au seigneur. Pourtant… il fut un temps, le doute l’avait envahi. Entrer dans les ordres ? Le présentateur du Jour du seigneur, y a pensé « mille fois ». Culpabilisé entre deux vies : Souvenir : « il ya toujours un moment de doute. On se dit et si j’étais autre chose qu’est-ce que j’allais devenir ? Mais à la fin de chaque année passée au séminaire, je choisis de continuer là ou d’autres arrêtent. » Le mariage ne l’a-t-il jamais chatouillé ? « … Disons… pourquoi pas, j’ai aimé comme tout le monde. » Souvent, son charme n’est pas insensible à certaines, qui lui disent « pourquoi pas moi ? » Mais, la tentation ne l’a jamais effleuré, il répond gentiment, « j’ai déjà choisi ma voie. »
SON ENFANCE
Né dans le village de Palmerin à Joal Fadiouth, les Ndour sont une famille modèle, vieille cathos : « On n’a jamais manqué une messe du dimanche, ni un chapelet. » Neuf enfants ! Jean est le premier des garçons. Dans cette grande famille catholique, le quotidien de l’ado se partage entre les cours et le travail des champs. Les plans se succèdent : naseaux fumants de la vache, pêche à l’épervier dans le fleuve. Par-dessus cette impeccable pastorale, Jean est enfant de cœur à l’église : « mon père est très religieux, il m’amenait tout le temps à l’église. Il y avait aussi le cours de catéchèse au séminaire… » Et Dieu dans tout ça ? Comme la radio, une histoire d’amour. Ses parents, un père paysan et une mère au foyer, l’ont quasiment poussé vers sa vocation. « Jeune, quand papa me voyait sur un chemin différent de ce que je m’étais choisi, il m’interpellait en ces termes : « n’est- ce pas toi qui dis que tu veux devenir prêtre ? C’est une grenouille de bénitier, et puis dans mon village, le dimanche tout le monde va à l’église, c’est la règle. » Pas de prêtre dans la famille. Mais à Palmerin, il y avait un abbé qui « emmenait les jeunes sur le chemin de la foi ». Le garçon a été déjà enfant de cœur à l’âge de 12 ans. Après son bac, il fait deux ans de philosophie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, puis quatre ans de théologie au séminaire de Burkina-Faso. « A l’âge adulte, ton projet d’enfant se précise, mûrit et devient de plus en plus un projet de vie. » Pour lui, la mort d’un de ses camarades de séminaire deux mois avant sa consécration, le conforte dans son besoin de devenir un serviteur de Dieu. « Je me suis rendu compte du caractère fugace de la vie, je me suis dit que je vais me rendre utile en servant Dieu et mon prochain. »
RELATION ENTRE L’EGLISE ET L’ETAT
Mais que s’est-il passé, le 31 décembre 2009 ? Soit rien de moins qu’une lecture de vœux de nouvel an par le cardinal. La cathédrale de Dakar brille de mille feux : cierge, la lecture de l’évangile et le récité d’un Notre-Père.La chose ne put se faire. La police a envahi les lieux pour, selon eux, parer à un éventuel débordement. Chronologie des événements : une déclaration du président de la République qui qualifie « d’ingrat » l’Eglise catholique provoque le courroux des fidèles. Au début, les partis politiques avaient tenu lieu de métaphoriques vestiaires, pour une récupération de la situation. Un compte à rebours avait été entamé et, bien que fidèles à leur légendaire politesse, on s’était surpris à guetter sur des visages, dans des sourires et grimaces plus ou moins contenus, les prémices d’une explosion des catholiques. Une marche qui devait se dérouler dans son ordre immuablement ordinaire et démocratique, tourne au fiasco. Abbé Jean Marie au cœur des événements dit avaler les lacrymogènes. Se fâche. Et peste : « on ne joue pas avec la religion et la foi des gens. Quand on offense une communauté, il faut avoir l’humilité de demander pardon ».
LE CELIBAT DES PRETRES
Le Jour du Seigneur, ce n’est pas que le Saint de la messe. Les cathos prennent la parole de 9h à 10 h, le dimanche matin sur les ondes de la radio sud fm. Abbé Jean Marie en profite pour ramener les brebis égarées sur le chemin de ses émissions religieuses. Chemise bien repassée, fines lunettes et sourire prévenant aux lèvres, jean Marie Diouf, correspond bien à l’image que l’on peut se faire d’un prêtre, mais aussi du directeur d’un organisme social. Alors, pourquoi le taire ? Il lâche : « quand tu fais du bien, ce n’est pas la peine de le crier sur tous les toits. Mon investissement personnel, et celle de mon organisation c’est d’aider son prochain sans tambours ni trompettes. » Il ajoute : « Ce que je sais, c’est que même les personnes qui se sont égarées pendant un instant de leur vie sont des gens qui nous ressemblent. J’ai une vraie fraternité à leur endroit. » Chacun a sa part d’ombre. Même les papillons pris dans la lumière.
La question du célibat, un impératif uniquement dans la religion catholique, imposée entre le IVe siècle et le concile de Trente au XVIe siècle, revient sur le tapis. Interrogé sur ses idées, Jean élude. Monte au créneau, qualifiant de « raccourci » l’hypothèse selon laquelle le célibat des prêtres serait à l’origine des actes pédophiles commis par les religieux. Il dit « le phénomène tel qu’on en parle aujourd’hui est moins massif qu’on le fait croire. Chaque jour que Dieu fait, les prêtres font un travail colossal mais il suffit que l’un d’entre eux s’égare pour que l’on crie au scandale. »
Aïssatou LAYE