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BOUNA MEDOUNE SEYE, PHOTOGRAPHE, CINEASTE, PEINTRE
Esprit de l’art

jeudi 17 juin 2010

Dans un monde dérangé, démangé par son ordre disparu, Bouna règne en maître avec sa personnalité déjantée et ses idées qui décoiffent.

Chez un homme, que regardent les femmes en premier ? Les mains, paraît-il. Celles-ci sont longues, fines. Les lèvres ? Grillées par la cigarette, rouges au milieu. Les fesses, plates, assument les moins mijaurées. La stature est haute, le port altier. Les yeux, le miroir de l’âme sont marrons et tendres, un peu perdus. Et la voix ? Basse, ironique. Bouna Médoune Seye est impossible à manquer. Que ce soit par la taille, le look, peu importe, on le remarque. Bouna est cinéaste, plasticien, photographe…un artiste plein quoi ! Il a 54 ans mais ne les fait pas. Il traîne comme une grande cape une réputation d’incompris, qu’il entretient soigneusement mais qu’il paye au prix fort. Au physique comme au biographique, Bouna est une montagne : on ne sait pas par quelle face attaquer.

Dans le cercle des photographes artistes, il est à part. Parce qu’il a commencé très tôt. À l’âge de 9 ans. A l’heure où ses camarades jouent au ballon, lui s’amuse avec l’appareil photo, afin d’immortaliser ses moments. Il dit : « dans mon enfance à chaque fois que je passais devant la maison de Mama Kassé un photographe de l’époque, les photos m’attiraient. J’ai acheté mon premier appareil à l’âge de 9 ans. À l’époque, c’était des petits Poquets. Je faisais les photos de groupe de mes camarades. »

« J’AI QUITTE L’ECOLE A 14 ANS CAR JE ME SUIS DIT QUE LES PROFS NE POUVAIENT RIEN M’APPRENDRE »

Bouna est à part parce qu’à l’âge de l’insouciance matérialisée par ses 14 ans, le garçon noie ses peurs, ses états d’âmes, dans le reflet de l’image qu’offre le miroir en prenant comme modèle le ciel. Il se rappelle : « étant très jeune, quand je me fâchais, j’avais un grand miroir, je le posais au sol et je faisais tout pour confondre le ciel et le miroir. En un moment j’oublie tout mon entourage, et j’oubliais mes peines à force de regarder cette image. C’était un de mes jeux favoris. Je ne sais faire que des images. »

Bouna est à part parce qu’il a abandonné ses études en photographie dans la ville de Marseille après deux mois. Pour cause ? « Je me suis dit que les profs ne pouvaient rien m’apprendre. ». Du haut de ses 14 ans, il flâne dans les rues du vieux port tandis que son frère termine ses études, et sa mère, commerçante navigue entre le Sénégal et la France. Il dit : « mon frère et moi avions suivi notre maman à Marseille quand j’avais 14 ans. » Le voilà qui rompt avec un destin familial qui voyait leur fils en robe noire : sa mère voulait que Bouna soit avocat. Son père riche propriétaire terrien voulait que son fils devienne médecin. Il dit : « je ne me voyais pas dans les études, je me réservais un destin d’artiste, et je le suis devenu. » La première impression du gamin en contact avec l’Hexagone fut l’intonation des mots très particulière des Marseillais. L’anecdote : « Un jour, au pressing, le gars m’a demandé si le pantalon que je lui apportais m’appartenait. Avec son accent je n’avais rien compris, et c’est avec des signes qu’on a fini par communiquer. L’air penaud, j’ai dit à ma mère que je ne comprenais pas français, elle a éclaté de rires. »

Bouna est à part parce que son œil photographe aime les fous. Ses photos des fous de Dakar (éditées par la Revue noire) inscrivent ces individus déjantés dans la dureté de la ville. La photo qu’il a choisie de nous montrer ne dévoile pas le sujet, elle l’esquisse : une femme qui danse dont le visage disparaît derrière des tissus ; son mouvement n’est plus seulement dans l’expression du corps mais dans la construction du motif, dans le cadrage et l’agencement des éléments qui la cachent ou la dévoilent.

Enfin, il est à part parce qu’il assume son look baroque, dreadlocks à la jamaïcaine dont il a épousé la cause, pantalon Mc en wax, boubou en pagne tissé en toute saison. Dans son univers où les mots ont peu de place, il parle de lui-même, ses amours, ses peurs, ses échecs plus que de raison.

« POUR MOI, LE MARIAGE ET LES FEMMES C’EST FINI… »

Tout cela est admirable. Mais une double vie l’attend ailleurs. Il a toujours rêvé d’être cinéaste mais aussi plasticien. Bouna Medoune Sèye vit et tourne la nuit. On parle des autres, des proches. De Djibril Diop Mambéty, le grand frère, l’avant-gardiste, le maître. Et d’Ahmet Diallo. D’un groupe de cinéastes, peintres, photographes, artistes de tous poils. Une école sénégalaise ? Non, une école de Dakar. « Dakar la salope », titre qui avait fait peur au producteur de Saï Saï by, ce nom pudique donné au sida dans les tapas de Dakar, un court-métrage en dérive nocturne et voix-off, tourné avec une caméra légère, sans cesse en mouvement, à l’instar de Bouna qui ne peut pas tenir sur place. Il ouvre le battant de son armoire pour montrer la matière première de ses nouvelles toiles : des sacs de ciment vides.

La pièce de sa chambre située dans la maison familiale à Fass est pleine d’œuvres. Des personnages bariolés semblent toiser le monde du haut de leur échasse. Bouna les qualifie de hautains. Ils coûtent 500 mille la pièce. Il dit : « je suis en train de matérialiser ceux qui regardent le monde d’en haut et se foutent du matériel, mais savent qu’ils sont plus intelligents que ceux qui les traitent de fous. Je dépense 25 francs pour acheter les sacs en ciment vide, et je gagne 500 mille francs. » C’est l’art ? Il répond : « non, l’intelligence ! » Bouna dit qu’il est intelligent mais un peu fou aussi. En témoigne sa chambre en sens dessus dessous. L’artiste excelle dans le désordre. Le clair-obscur que diffuse la lumière des bougies le fascine, il avoue ne pas aimer l’électricité comme en atteste la cire étalée sur la table de chevet. Le veinard ! Il doit être heureux au pays de la Téranga où la bougie est reine avec les coupures intempestives.

Total respect pour les années 90. Le point de bascule de sa vie. Le souffle du cinéma comme on ouvre la porte d’un sauna. Une vague chaude qui coupe le souffle et fait battre le cœur plus vite. 1995 : Directeur Artistique de Témèdi, court métrage de fiction de Gahité Fofana. Réalisation de films vidéo pour la pièce de Jean-Marie Bruyère La vie a de longues jambes.

1994 : réalisation de Saï Saï By qui a remporté le prix de la coopération et de Canal France International au Fespaco (Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision Ouagadougou). 1993 : réalisation de Bandit Cinéma, Prix de la ville de Milan, Prix Qualité du Centre National de la Cinématographie (Cnc). En 1998 : réalisation du documentaire Zone Rap : Bouna adapte le bruitage du métro parisien, appliqué entre des airs de rap sur des scènes à tourner à Dakar... car ce qui importe, pour lui, c’est le métissage. Sa vie privée le confirme. Il a épousé une métisse. Deux garçons naîtront de cette union, dont onze ans auront suffit pour se séparer. Il dit : « cela fait cinq ans que je suis divorcé, pour moi le mariage et les femmes c’est fini. » Prendre son récit pour une autobiographie serait une erreur. Il n’y a pas qu’avec les femmes que ce type est insaisissable…ses idées aussi.

A l’âge où d’autres font des rétrospectives, il est pauvre comme Job : le cinéaste trimbale dans son sac en bandoulière un scénario qu’il n’arrive pas à concrétiser faute de fric. Il se désole : « je n’ai pas de financement au Sénégal. La France m’en a donné l’occasion, je pars ce soir sur Paris. Je ne pense pas que je reviendrais. » Quelque chose s’est brisée avec son pays. Le natif de Dakar dit ne plus reconnaître son « Sénégal ». Cette cassure date de longtemps, depuis l’âge de 14 ans. Mais, jusqu’à ce jour-là, il ne le savait pas, il était trop jeune pour comprendre. Il peste : « Le Sénégal est à l’image de son théâtre populaire. Rien de sérieux, et ce pays est en train de ramper… ».

Bouna est insaisissable. Sur son art, son étrangeté apparaît. Il se répète dans l’espace, telle une construction têtue. Il est renaissance, avec ses hautains, sa nouvelle trouvaille du moment. La rencontre avec cet artiste obstiné, qui avance en fabriquant son propre espace, plus soucieux du sens que de la composition se termine sur un air de sifflotement de jazz. Demain fera jour, le ciel parisien accueillera un homme hors du commun. Dans la rue, les gens le regardent d’une drôle de façon. Il se retourne et lance : « je m’en fous ». Serait-il à l’image des hautains qu’il peint. Il dit : « peut être bien. » Bon vent Bouna !

Aïssatou LAYE


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