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HAMADY BOCOUM, DIRECTEUR DU PATRIMOINE CULTUREL
« Le déclassement de Saint-Louis n’est pas à l’ordre du jour »

jeudi 4 février 2010

Saint-Louis n’est pas menacée de déclassement. Hamady Bocoum, le directeur du Patrimoine livre ici l’état des lieux de l’île tout en dévoilant des formules pour la sauver des chantiers illégaux.

Pourquoi Saint-Louis est souvent menacée de déclassement du patrimoine mondial ?

Non, il n’y a pas de menaces répétées mais plutôt des menaces incluses depuis son classement.
D’abord, il faut savoir que Saint-Louis a été classée alors qu’il n’y avait pas de plan de sauvegarde et de mise en valeur et sans grande idée de l’état de conservation de l’île. Il s’y ajoute qu’il n’y avait pas d’instruments de sauvegarde. En aucun moment, il n’y a eu de menace de déclassement. Le déclassement est plus compliqué. Avant qu’il n’advienne, il faut qu’il y ait une inscription sur la liste du patrimoine en péril ou un constat avéré de la destruction des valeurs pour lesquelles le site a été inscrit au Patrimoine mondial. Tous ces sites ont été classés sans une déclaration de valeur universelle exceptionnelle. Tout cela fait qu’on est dans une situation assez complexe et le déclassement n’est pas à l’ordre du jour immédiat. Par contre, il n’est pas exclu qu’on enclenche un processus d’inscription de Saint-Louis sur la liste du patrimoine en péril si la gestion actuelle continue.

En quoi consiste cette gestion ?

C’est une gestion marquée par la mise en œuvre d’initiatives non réglementaires. Il y a par exemple des chantiers qui ne sont pas autorisés. Des désordres dont l’accumulation pourrait conduire à un torrent de contre-valeurs qui entraîneraient l’exclusion de la liste des patrimoines mondiaux. Cette situation date du début, Saint- Louis a été inscrite alors qu’elle était dans une très mauvaise posture. Pour redresser la barre, il fallait un diagnostic approfondi qui a été fait dans le cadre du plan de sauvegarde et de mise en valeur. Cela a pris quatre ans d’études et de travaux. Aujourd’hui, ce plan existe et a fait l’objet d’un décret présidentiel depuis juillet 2008.

Aujourd’hui, quel est l’état de l’application du plan de sauvegarde et de mise en valeur ?

Déjà, il y a le bureau du patrimoine où l’on trouve l’extrait du règlement du Plan de sauvegarde et de mise en valeur (Psmv). Mais, dans ce pays, ce n’est pas l’existence de règlement qui pose problème mais plutôt son application. Je pense qu’il faut maintenant passer à la phase répressive parallèlement au travail d’explication et d’information. Il faut arriver à arrêter et détruire les chantiers illégaux afin que les gens comprennent que l’application du Psmv est une contrainte. Ne serait-ce que par rapport à ce que tout le patrimoine apporte à la ville. Ce n’est plus un secret : Saint-Louis était presque une ville morte. Mais depuis son inscription au patrimoine, le taux de fréquentation touristique a été multiplié par quatre en plus du boom immobilier. Le patrimoine est la poule aux œufs d’or de la ville. Donc, si la ville est déclassée ce sera un investissement nul. Aujourd’hui, l’urgence est de montrer que l’inscription au patrimoine est un plus pour le développement social, culturel et humain de la ville. Pour qu’il soit durable, il faut que ce patrimoine soit entretenu et conservé. Là, nous essayons de travailler pour l’effectivité du plan de sauvegarde qui passe par l’approche économique et didactique. Cela passera par des formes de répression dès l’installation du comité de sauvegarde, l’instrument d’application (Ndlr : l’arrêté qui devait sortir le 19 décembre est toujours dans le circuit).

Etes-vous impliqué dans l‘octroi des permis de construire ?

Absolument ! Toutes les autorisations légales, je dis bien « légales », sont passées par là. On a donné un avis favorable ou non favorable. Des demandes ont été rejetées pour amélioration. On a donné des autorisations sur des chantiers légaux qui correspondent aux dispositions et aux prescriptions du Psmv. Nous, nous donnons des visas, mais l’autorisation vient de la mairie. Ce sont les maires qui délivrent les autorisations de construire.

Mais, à Saint Louis, on dit que toutes les autorisations des chantiers illégaux proviennent de Dakar ?

Il n’y a pas d’autorisation qui vient de Dakar et je suis formel. Il n’y a pas une seule autorisation illégale qui ait été délivrée par nos services. Quand le dossier arrive, il y a le visa du service de l’urbanisme de Saint-Louis qui le transmet à la direction du Patrimoine à Dakar. Le dossier nous est ensuite retourné pour être présenté au Maire pour signature. Il y a au moins deux contrôles et le maire a des services techniques municipaux et il y a aussi l’Agence de développement communal qui travaille avec le bureau du patrimoine. Donc, je pense que si le dispositif actuel était respecté, on aurait trop peu de cas de non respect de la réglementation. Ce qui se passe, c’est qu’il y a effectivement des gens qui construisent sans autorisation. Par exemple, on vient de terminer la construction de l’Assemblée territoriale. Mais avant, il a fallu demander au maire, l’autorisation de construire. Moi, directeur du Patrimoine, j’ai fait un dossier et j’ai demandé au maire une autorisation de construire pour réhabiliter un bâtiment. Autant, il a ce pouvoir, autant, il a l’autorisation de requérir la force publique pour arrêter des bâtiments. C’est ce que je leur reproche d’ailleurs. Ils ont la possibilité de le faire, mais ils ne le font pas. C’est cela le vrai problème.

Y a-t-il des réunions périodiques entre les différentes instances qui gravitent autour de la gestion du patrimoine ? Nous nous rencontrons mais ce ne sont pas des réunions formelles. Elles ne le seront qu’avec l’installation du comité de sauvegarde. Nous faisons plutôt des réunions ponctuelles mais ce qui va réellement créer un cadre formel, réglementé et juridique pour une prise des décisions exécutoires, ce sera la mise sur pied d’un comité de sauvegarde. On ne pouvait pas le mettre en place tant qu’on n’avait pas l’étude-diagnostic et les prospections techniques pour la préservation des valeurs architecturales à Saint Louis. Maintenant que c’est fait, le comité de sauvegarde peut être mis en place.

Donc, depuis l’érection de Saint-Louis en patrimoine historique classé, il n’y avait rien en place ?

Ah si ! Il y avait un comité du règlement provisoire, un document rédigé par la municipalité qui encadrait la réhabilitation de Saint-Louis et qui a été validé en 2002 par décret présidentiel. Il donnait à ce règlement provisoire un statut juridique en attendant que le Psmv soit mis en place. En d’autres termes, il n’y a jamais eu de vide juridique entre l’inscription de Saint-Louis au patrimoine mondial et la promulgation, il y a un an, du plan de sauvegarde et de mise en valeur.

A quel niveau se situent les manquements alors ?

Les manquements sont à chercher du côté de l’autorité qui est aujourd’hui en mesure d’appliquer la répression, tout comme les attributions : c’est donc la municipalité. Et cela, je ne cesse de le répéter au maire. C’est un secret de polichinelle. Je pense qu’il faut, maintenant, aller plus loin et c’est la grosse difficulté de l’administration sénégalaise. On a l’administration centrale et l’administration locale, chacune joue sur son tableau, et dans ce cas-ci, c’est le patrimoine qui paie la note. Il faut qu’on arrive à trouver des espaces consensuels d’action. Je continue à penser que c’est le plan de sauvegarde qui va aider à le faire à travers le comité formel qui sera mis en place. Dans ce comité, on aura l’ensemble des différents représentants des acteurs du patrimoine saint-louisien. Il y aura la Mairie, la Gouvernance, la Région et les acteurs culturels dont l’action dans le domaine du patrimoine est avérée et il y aurait même des personnes physiques nommées par les ministres.

Que pensez-vous de la fondation du patrimoine, et quelle sera l’utilité du comité à ses côtés ?

D’abord, je ne pense pas qu’il soit opportun de mettre en place une fondation sur le patrimoine. La création d’une fondation est trop lourde. Et même si elle existe, elle ne pourra en aucun cas se substituer au comité de sauvegarde. Une fondation de droit privé ne peut se substituer à l’Etat ou à la municipalité, elle pourra tout au plus collaborer avec ces derniers. Au Sénégal, on aime brasser des idées et ce n’est qu’une rumeur.
Par contre ce que le président de la République souhaite, c’est une coalition des différents services publics impliqués dans la préservation du patrimoine de Saint Louis afin d’identifier les dangers les plus imminents pour essayer d’y faire face. Nous avons élaboré, avec l’appui du bureau du patrimoine, un short list des sites en péril. Nous allons essayer de nous organiser pour que l’Etat intervienne en priorité sur ces sites-là.

Quel peut-être l’apport des nombreux intervenants dans la sauvegarde du patrimoine ...

La question du patrimoine, bien qu’elle soit une préoccupation de la gouvernance locale interpelle également chaque citoyen. Naturellement, les acteurs n’ont pas les mêmes attitudes par rapport au patrimoine parce qu’ils n’ont pas les mêmes positions. Il y a des propriétaires jouissant de leurs biens qui s’organisent. Il y a l’Association pour la rénovation de l’architecture saint-louisienne (Ascas) qui se bat pour la réhabilitation des bâtiments en ruine. Il y a aussi, des approches business ou chacun essaie de se positionner. Ce n’est pas une gêne en soi que des personnes se réclament du patrimoine. L’important, c’est de se mettre dans le moule de la préservation des valeurs pour lesquelles la ville a été inscrite. Tant mieux pour le patrimoine, s’il y a mille personnes pour préserver l’architecture. Maintenant, c’est normal que dans cette cohorte de personnes, il y ait quelques loups qui se déguisent en colombe.

Y a-t-il des arguments pour la prochaine réunion du patrimoine qui se tiendra en 2010 à Brasilia ?

Oui. Il y a des actes très importants qui sont en train d’être posés. Il y a des réhabilitations vertueuses. Il y a une parution qui rend compte du travail fait sur l’Assemblée territoriale du fleuve. Un bâtiment qui date de 1885 et qui a été réhabilité suivant les règles. En même temps, un corpus de toutes les informations scientifiques et techniques des métiers du patrimoine a été élaboré. On a réappris aux Saint-Louisiens à travailler la tuile, le fer, la chaux, la charpente … Il y a les gros chantiers au Rognat sud où près de 106 jeunes ont été formés au métier du patrimoine. Le pont Faidherbe est en train d’être refait. Il y a de bonnes choses qui permettent d’espérer un renversement de la situation.

Propos recueillis par Boly BAH


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