Neuf ans après son classement sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, l’île de Saint-Louis est toujours à la traîne. La Vielle ville, menacée d’être inscrite sur la liste des patrimoines en péril, est toujours sous l’effet d’une agression continue. Mais, elle essaie de conserver ses vestiges avec la réhabilitation.
La ville de Saint-Louis, miroir du temps qui passe, se dégrade inéluctablement sous les regards médusés des hommes de culture. L’île qui fête ses 350 ans peine à se mettre en phase avec son enviable statut de patrimoine historique de l’Unesco. Son identité est chaque jour agressée par ses propres habitants aux goûts prononcés de la modernité. Des balcons en toutes formes, des façades peintes en toutes couleurs… Sur les 1344 bâtiments, seule une infime partie a conservé son caractère originel. La faute à des « parvenus », et des non avertis qui ont réussi à défigurer complètement le visage de cet endroit dont l’identité se confond avec ses bâtiments légendaires. Aujourd’hui, avec la réhabilitation, l’architecture coloniale renaît difficilement dans cette bande de terre où des immeubles de nouvelle génération dénaturent cette anse touristique menacée de déclassement.
Classée patrimoine de l’Unesco en 2000, la « Vieille ville », qui a mis en place son bureau du patrimoine en octobre 2004, tente de conserver son histoire. Son architecture. Aujourd’hui, si l’horizon semble incertain avec ces bâtiments en ruine et ces maisons réhabilitées au feeling qui défigurent ce sanctuaire culturel et historique qu’est la ville tricentenaire, quelques éclaircies scintillent sur le ciel de l’île : l’Assemblée territoriale, Rognat Sud, le Lycée Faidherbe, le Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds) et quelques villas de particuliers. La restauration est un chantier cabossé et chaotique. Et sur ce tableau, les leaders politiques raflent la mise de « ce qu’il ne faut pas faire ».
Chaque jour, des personnes, notamment une certaine élite politique, spolie l’image du bel exemple culturel et historique. Les actes des leaders d’opinion heurtent la conscience des puristes. Au lieu d’être les têtes de pont des défenseurs et les sentinelles du patrimoine, ils se meuvent en déconstructeurs. Des hommes du régime en place, assurant de hautes responsabilités dans la République, construisent selon leurs humeurs. Ils usent et abusent de leur statut de pontes de la République.
Au quartier Sud, une autre sommité libérale se met à l’affiche. Ici, sur les abords du quai Henry Jay, à la rue Ribet, en allant vers la Douane, un terrain à grand intérêt architectural a été rasé. Ousmane Masseck Ndiaye, ex-Maire de Saint Louis, qui a reçu ce titre foncier pour un bail de 30 ans, y a démarré une construction dont les premières œuvres sont non conformes. Ici, les maçons sont à pied d’œuvre, des murs du futur hôtel sortent de terre. Ce chantier, arrêté à deux reprises, a repris ses travaux. Tout simplement ahurissant quand on sait qu’Ousmane Masseck Ndiaye a été le Maire de la ville de 2002 à 2009. Un « ardent défenseur » du patrimoine sous son magistère ; ce qui irrite l’actuel édile, Cheikh Bamba Dièye. Ses mots sont très durs sur les ondes de Rfi. « L’incivisme est là, il est réel et palpable. Ce qui le rend difficile, c’est quand cela relève d’un homme d’Etat, d’un ministre ou d’un ex-Maire etc. On peut observer parfois et, c’est malheureux de le dire, qu’un bâtiment classé soit détruit par un haut responsable de la République et quand il engage la procédure de reconstruction, il fait quelque chose en porte-à-faux avec l’espace. Heureusement, que nous sommes là sur place et sur les autorisations de construire, je mets un véto catégorique. » Un veto qui est sans conséquence puisque l’ouvrage continue. En tout cas, nous avons, à plusieurs reprises, tenté de le joindre, en vain. Toutefois, des gens avertis expliquent que l’œuvre peut être rectifiée si l’ancien maire le désire.
Ce projet touristique du président du Conseil économique et social, a fini de sortir de leurs gonds les défenseurs du patrimoine. « Tous les projets qui dénaturent l’île viennent de Dakar », fulmine cet amoureux du patrimoine saint-louisien. Autres griefs : « Les architectes ne donnent aucune information sur les bâtiments d’à côté, il n’y a aucune information sur l’environnement, on dirait une parcelle à construire en campagne », s’indigne Laurent Biot, architecte-conseil du bureau du patrimoine.
LE SPECTRE DU DECLASSEMENT
A la rue de France, la maison de l’ex-ministre de la Justice, Cheikh Tidiane Sy, respire la modernité. Ce qui a fortement dénaturé la façade de sa demeure. Ses balcons, faits de matériaux lourds, cassent l’harmonie de la rue puisque ne présentant pas un angle droit. Autre entorse aux recommandations du Plan de sauvegarde et de mise en valeur daté de 2008, la maison est peinte en acrylique rose, et non en jaune-ocre. Après avoir reçu une sommation d’arrêt de construire, Cheikh Tidiane Sy, alors ministre de la Justice, avait tout bonnement demandé qu’on lui adresse une correspondance au titre de sa fonction de ministre. Un abus de pouvoir ?
A côté de ces icônes libérales, d’autres illustres anonymes s’invitent au bal des anticonformistes. A l’ancien « Le Ponty », c’est le même scénario. Le restaurant-bar a cédé la place à un terrain à deux étages. Arrêtée à deux reprises, la construction de l’immeuble, qui fait face à la berge, a repris de plus belle en parfait irrespect des instructions du Psmv. Toutes choses qui peuvent précipiter l’inscription de la « Vielle ville » sur le patrimoine en péril. Et, face à cette agression perpétuelle, la ville encaisse ses frustrations et craint des lendemains incertains. Gallo Ba, chargé de la sensibilisation et de la communication, est convaincu que si « l’île est déclassée, c’est la mort de la ville ». En écho, Yves Lamour, un propriétaire qui a rénové sa maison située à la rue Paul Holle x Brière de l’Isle, la maison Jamm, ne dit pas autre chose : « Si la ville est déclassée, c’est la mort. Le tourisme, activité phare de la ville, qui a vu ses chiffres exploser depuis l’érection de la ville en patrimoine classé, sera en sursis. » Le maire aussi en est inquiet.
Arrivé à la tête de la municipalité en Mars 2009, M. Dièye tremble à l’idée d’une inscription de sa ville sur la liste du « Patrimoine en péril ». « Le patrimoine en péril, c’est l’étape ultime, je ne le souhaite pas pour Saint-Louis. Nous devons travailler pour que ce cas de figure ne soit pas évoqué », confie Cheikh Bamba Dièye. « Le patrimoine », son leitmotiv, est au cœur de son mandat puisque le développement de la ville en dépend.
Peut-être qu’avec la résolution de l’épineuse question de la communication, le pari sera gagné. Dans ce vaste chantier du patrimoine, architectes et entrepreneurs ne semblent pas être trop concernés. Les quelques organes mis en place sont tout simplement sans grande influence sur le système. Le bureau du patrimoine, organe de conseil et d’orientation, a beau faire un plaidoyer, les agressions continuent. Les services techniques municipaux, territoriaux et l’urbanisme font le mort quand ils sont interpellés.
Cependant, avec la prochaine mise en place du comité chargé du patrimoine, cette revendication ne sera qu’un mauvais souvenir. La combinaison de tous les acteurs au service du patrimoine lancera, peut-être, la fin de l’impunité. En tout cas, en décembre, une campagne de charme a été déployée par les propriétaires qui ont ouvert leurs maisons aux touristes durant les festivités marquant les 350 ans de la ville de Saint-Louis. L’espoir renaît.
Ce 19 décembre 2009 est un grand jour. L’inauguration de l’Assemblée territoriale a fait souffler un vent d’espoir sur l’île. Réhabilitée par la coopération Wallonne et l’Etat du Sénégal, cette bâtisse blanche avec ses portes et fenêtres en gris qui abrite le Conseil régional de Saint-Louis, rappelle l’Assemblée territoriale de 1885. Au premier étage, la salle offre un tableau féerique, une grande salle où vont siéger les conseillers régionaux de Saint-Louis. Réhabilitée à l’identique, elle présente un pavé en bois récupéré et un toit en bois. Cette belle œuvre architecturale peut bien être d’un grand secours à Brasilia à l’image de Rognat Sud.
Rognat Sud fait aussi peau neuve. A la descente du pont Moustapha Malick Guèye, un chantier se dresse majestueusement en face de la Place Faidherbe. Le périmètre est délimité par une palinade en tôles de zinc afin de protéger les passants. On franchit une porte. Des flaques d’eau inondent le sol par endroit. On vient d’asperger le mur d’eau. Là, se trouve le coordonnateur, Auro Nalla Ndiaye, de l’école-atelier de la réhabilitation. Ce jeudi matin, les ouvriers ne font pas légion dans le chantier. Les élèves sont en congé de « Tabaski » et seuls deux sont présents sur les lieux. Debout sur une échelle, un jeune homme, la vingtaine passée, brosse à la main, appuie vigoureusement sur le mur. Il dépoussière les briques rouges avant de les humidifier et d’appliquer la première couche d’enduit à la chaux. Depuis janvier 2009, Nalla Ndiaye et ses élèves sont sur le-qui-vive et suivent, à la lettre, les recommandations du Psmv sous l’œil avisé de l’architecte de la coopération espagnole, Henrique, afin de rendre authentique ce bâtiment exceptionnel.
Cette école-atelier de la réhabilitation, qui compte quatre vingt dix élèves répartis en six sections de quinze élèves, est à pied d’œuvre depuis le début de l’année 2009. Ce projet, financé à hauteur de 750 millions de matériaux, sert de lieu d’apprentissage et de pratique à ces jeunes non scolarisés en cours de réinsertion. On traverse une salle qui fera office de réfectoire au terme de la restauration. Dans l’arrière cour, on découvre une salle de cours. Un atelier de menuiserie bois et métallique, d’électricité, de plomberie, de peinture. A l’extrémité gauche, la chaux se prépare à l’enduit et à la peinture. Trois bacs à chaux sont en cours de production, depuis trois mois. Ce bâtiment de deux niveaux va combler le déficit en lieux culturels de la ville. Au premier étage est prévue la construction d’une salle polyvalente devant abriter des spectacles et des bureaux, idem pour le deuxième niveau.
En face de Rognat Sud, le lycée Faidherbe exhibe fièrement ses nouveaux habits. La peinture jaune rehausse la valeur historique de ce lieu d’éducation.
Et, Saint-Louis ne cesse d’afficher ses beaux atours : l’Assemblée territoriale, le lycée Faidherbe, les maisons Camara au Sud et Lamour au Nord, la Grande Mosquée et les façades de la rue Blaise Diagne, pour mériter le statut historique. Car le patrimoine est une véritable mine d’or pour la ville vu la ruée des bailleurs de fonds. Récemment, l’Agence française de développement a injecté plus de 10 milliards de F Cfa pour la ville tricentenaire. La coopération espagnole œuvre dans les écoles-ateliers, une autre manière de lutter contre l’émigration clandestine tandis que Lille Métropole, présente dans la formation des métiers du patrimoine, est attendue pour l’installation du centre de chaux.
Futur centre de chaux
La réhabilitation coûte chère. La chaux, matériel approprié sur les bâtiments construits en briques rouges, coûte plus cher que le ciment qui sert souvent d’enduit pour les insulaires. Ainsi, pour inciter la population au respect des normes édictées, la commune va monter une centrale à chaux pour préserver les bâtiments de l’humidité qui les désagrège régulièrement. De 9000 FCFA le seau, la chaux pourrait revenir à 4000 FCFA aux habitants. Ce sera une façon intelligente d’amoindrir le coût de la réhabilitation et des futures constructions.
Cette opération pilote d’environ 10 millions de FCFA, avec ses trois bacs à chaux, sera une subvention indirecte aux habitants désirant se conformer aux règles du Psmv. Ce projet a déjà trouvé un local, au niveau du faubourg de Sor, sur la route de Khor.
Boly BAH