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KEMBOURY BESSANE, ARTISTE PLASTICIENNE
Devenir Picasso ou rien !

vendredi 5 février 2010

A un peu plus de trente ans, Kemboury Bessane, artiste plasticienne, a un rêve inouï enfoui au fond de son être : dépasser le légendaire Picasso et devenir une référence internationale. Pour l’instant, elle est en face de son destin.

Lorsque Kemboury Bessane parle, il est impossible de chasser l’impression que c’est la voix de l’une de ses tableaux qui s’échappe de ses lèvres. Calme et grave, réfléchie et énigmatique, elle rêve de compter parmi ceux que la réussite transforme en maîtres à penser convaincus et que leur parcours puisse avoir une valeur d’exemple dans une profession où elle dit « qu’elle est partie de rien ». Un véritable sacerdoce. Eminent challenge pour cette trentenaire. A l’aube d’une carrière, qu’elle rêve flamboyante, on ne se compare pas aux légendaires Picasso ou à Van Gogh dont les œuvres traversent toutes les époques. Et le savoir-faire n’a jamais été remis en cause. Pour l’instant, elle sait qu’elle n’est pas une vulgaire artiste-peintre, mais Kemboury Bessane a le droit, il faut le lui concédé, d’avoir des rêves de grandeur même si elle n’a pas encore prouvé grand chose à son univers. Et à elle-même. Kemboury Bessane : « Je veux dépasser Picasso parce que mon rêve est de devenir une grande artiste de ce monde. Je veux dépasser tout le monde sans exception. C’est mon droit le plus absolu ! » Absolument ! Elle sait que c’est beau également de contempler une femme qui rêve debout. C’est à la largeur de ses épaules et au temps qu’on va mesurer la vigueur de son ambition démesurée dans un univers de requins. En attendant….

Elle débute dans la profession, et elle ne le fait pas à moitié. Aujourd’hui, le chemin qui mène à cette gloire reste parsemé d’obstacles et de défis à relever dans une profession où le talent reste un don divin. Mais, la consécration nationale et planétaire qu’elle essaie de conquérir « grâce à ses tableaux » est surtout un combat personnel qui nécessite une forte persévérance pour parachever un désir gargantuesque. Pour l’instant, le pari qu’il faut gagner est celui de la reconnaissance des pairs pour une « illustre » inconnue qui côtoie dans le sanctuaire du Village des arts d’éminents artistes comme El Sy, Tita Mbaye qui ont mis tout le monde d’accord sur l’étendue de leur talent. Kemboury : « L’argent ne m’intéresse pas pour le moment. Un tableau est difficile à vendre parce que c’est comme un bébé. Et il n’a pas de prix. J’avais vendu un tableau, mais je voulais après le récupérer parce que je ne travaille qu’une seule fois sur une œuvre. Je travaille pour que mes œuvres soient connues et reconnues par tout le monde. Je travaille pour devenir très célèbre et le plus important c’est d’avoir la reconnaissance du travail que je fais. Avec l’aide de Dieu, je vais y arriver. » Bien sûr, le délit d’ambitions n’existe pas. Elle se verrait en figure de proue. Mais, elle reste embobinée jusqu’à la couette par la fatalité : « C’est Dieu qui est le Maître des destins. Et C’est Lui qui décide tout pour les hommes. »

La France, le Maroc, par exemple, peuvent apprécier le travail effectué par cette jeune fille dans leurs musées. Les expositions internationales ont rapporté de l’expérience et ont donné plus d’épaisseur et de coffre à cette plasticienne dans un pays où les infrastructures culturelles manquent terriblement. Un plaidoyer national récurrent. En cet après-midi ensoleillé du jeudi, le Village des arts, planté de massifs fleurés et de manguiers, est plongé dans un calme olympien. C’est sous l’ombre, de ses arbres où s’échappent les chants des oiseaux nichés dans les feuillages, que Kemboury Bessane essaie de remodeler son avenir tranquillement. Elle squatte la cour de la résidence artistique pour faire son job. « C’est toujours un problème. J’ai fait une demande pour obtenir un atelier, mais j’attends toujours une réponse. On m’en avait prêté un en 2008, mais on l’a transformé en bibliothèque. Je peux travailler chez moi, mais ce n’est pas facile parce que l’artiste a besoin de tranquillité et de quiétude. Et c’est ici qu’on le trouve », se désole-t-elle.

Teint noir, jean délavé complètement recouvert de peinture, tee-shirt blanc torturé par les taches, elle tient entre ses mains un « trésor » de sa vie. Un tableau recouvert de personnages naïfs. Cette diplômée de l’Ecole nationale des arts de la promotion de 2004 a une riche palette savamment mise au service des « matières par le truchement de la technique mixte ». L’argile est sa matière préférée. Comme une artiste engagée dans le bien être social des Sénégalais, elle traite de l’émigration clandestine, des enfants de la rue, la pauvreté, l’exode rural, les bidonvilles, les guerres ethniques. Pour se mettre en phase avec ses idées et jouer son rôle dans une société étreinte par ces problèmes conjoncturels et structurels. « L’artiste a un rôle essentiel à jouer dans une société. Il faut dénoncer ces problèmes. Mes œuvres ont toujours un rapport avec de tels problèmes surtout avec l’émigration clandestine. J’ai écouté les candidats, je ne les blâme pas. Je ne leur conseille pas d’y aller, mais je comprends leur attitude », dit-elle. Et quoi encore ? « Je me pose des questions sur tous les problèmes de l’Afrique. Pourquoi, il y a des guerres ethniques ? Pourquoi, il n y a pas d’unité africaine ? J’ai des réponses mais parfois tout reste flou dans ma tête. Je ne sais pas. Je plonge dans mes œuvres pour faire mon travail. Mon art est surtout visuel. Il naît de l’observation et je ramasse des cannettes dans la rue pour en faire des œuvres », s’esclaffe-elle.

Mais que peut-on lui reprocher ? Quand les fillettes de son âge chantaient et dansaient avec leur innocence et insouciance juvéniles, Kemboury Bessane essayait d’extérioriser ses envies artistiques précoces. Quand ses camarades de classe essayaient d’assimiler les leçons, elle taquinait la toile avec son pinceau à l’insu des parents. C’était à l’époque où on n’osait pas mettre en déroute le cortège des ambitions parentales pour les enfants destinés à réussir « forcément » dans les études. « C’est ma passion naturelle. J’étais destinée à devenir une artiste. Comme on dit, personne ne peut échapper à son destin », explique-t-elle. De toute façon, c’est le phrasé naturel qui sort de la bouche d’une personne s’il s’agit d’évoquer les raisons d’un choix professionnel. Elle n’a pas eu de pygmalion dans sa carrière ou une référence qui l’a poussée à matérialiser ce vœu artistique. Mais les œuvres de Mactar Khoulé, un voisin qui était un peintre, l’ont fortement éblouie et sublimée durant sa tendre enfance. Mais, elle avait déjà choisi son chemin comme cet « extraordinaire » foisonnement de lignes abstraites de son œuvre.

Et de la famille ? Cette fille qui a passé « de façon heureuse » le royaume de son enfance entre Gibraltar et Diameguène aurait pu épouser une autre trajectoire professionnelle comme sa maman, sage-femme, qui voulait qu’elle fasse une carrière dans la santé. « Je ne le sentais pas du tout. C’est l’art que j’aime », reprécise-t-elle. Mais, elle a dû se battre pour contourner le veto maternel et surtout tromper la vigilance de la mère. Il a fallu la complicité d’un papa « compréhensif » et des frères « solidaires » pour continuer à cacher à « maman » son inscription à l’Ecole nationale des arts pendant une longue période. « C’est un oncle qui lui a dit que ta fille n’aime pas la médecine, elle aime les dessins. Elle l’a su comme ça alors que je voulais lui faire une surprise en l’invitant à mon vernissage. Après, elle m’a bénie », se confesse-t-elle. Codou Samassa, un témoin de son enfance, confirme : « elle aimait dessiner et peindre. C’est une fille ambitieuse et dynamique. »

Kemboury Bessane n’a plus un corps d’enfant. Cette trentenaire dégage une présence incroyable. Elle se tient droit, regarde dans les yeux, laisse flotter les silences entre deux phrases sèches, rehaussées par des propos énigmatiques sur la présence des femmes dans un monde artistique fortement conquis par les hommes. Et les clichés qui stigmatisent cet univers. Des personnes incomprises et stigmatisées ? « Nous sommes comme tout le monde. Nous n’avons pas peut-être la même vision sur certaines choses ». Kemboury réclame sa liberté, mais elle n’est pas bavarde. Elle ne veut parler de sa vie et pour elle les situations comptent plus que les mots. D’un côté, elle lâche : « je suis une femme et j’ai des sentiments comme tout le monde. Pourquoi sommes-nous différentes des autres femmes ? » De l’autre : « je suis artiste et je devrais porter des rastas ou faire autre chose ? Pourquoi ? Ça ne veut rien dire. C’est de la stigmatisation et de l’ignorance. » Elle connaît, par contre, les urgences de sa vie et surtout de sa carrière.

Expositions

- 2009 : Casablanca, lors de la 3e semaine des Sénégalais au Maroc
- 2007 : « Regards croisés sur l’émigration Clandestine » au Complexe de Pikine, Dakar.
- 2006 : Paris, lors de la remise du prix Houphouët Boigny
- 2005 : Festival de Kafountine, pour la paix en Casamance
- 2004 : Alliance Franco-gambienne

Bocar SAKHO


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