La quête d’un troisième mandat pour les présidents burundais, congolais et rwandais risque de faire voler en éclats la stabilité précaire dans cette région. Pierre Nkurunziza, premier sur la liste, fait face à une redoutable adversité.

L’inquiétude dans la région des Grands Lacs monte au fur et à mesure que les échéances présidentielles dans les pays respectifs avancent. Au Burundi, au Rwanda, en République démocratique du Congo (Rdc), les candidatures probables des présidents au pouvoir à un troisième mandat font passer un climat anxiogène.

Au Burundi, l’annonce, le 25 avril dernier de l’investiture de Pierre Nkurunziza à la prochaine présidentielle par le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), parti au pouvoir, a déclenché une violence meurtrière. Depuis cette date, les rues de Bujumbura grondent. Les manifestations du Collectif contre un 3ème mandat, regroupant associations de la société civile, politiques, simples citoyens et syndicats sont sévèrement réprimées par les forces de l’ordre. Pour étouffer cette contestation, le pouvoir a multiplié les arrestations, dont le célèbre défenseur des droits de l’Homme Pierre-Claver Mbonimpa. Des actes suivis par la fermeture de la principale radio indépendante du pays RPA, des campus universitaires et du blocage des réseaux sociaux.

La répression féroce a favorisé la radicalisation des manifestants qui ont commencé à opter pour des méthodes moins pacifiques. Comme en témoigne, l’attentat à la grenade et à l’arme automatique, vendredi 1er mai, visant les forces de l’ordre dans une banlieue de la capitale. Une attaque qui a fait trois morts, dont deux policiers. Le nombre de blessés de l’attaque s’élève 17 dont 13 policiers.

Du côté du gouvernement où les manifestations sont assimilées à une entreprise terroriste, le ton monte d’un cran. Et le discours se radicalise. «On ne savait pas que ces manifestations cachaient une entreprise terroriste », soutient le général Nizigama. Voulant rassurer les populations, il promet que la police, en collaboration avec l’armée du Burundi, va tout mettre en œuvre pour arrêter le soulèvement. «Dès aujourd’hui, dira-t-il, nous ne verrons plus des manifestants, mais des malfaiteurs, des terroristes et même des ennemis du pays ». Une tournure qui n’augure rien de bon pour ce pays qui peine à sortir de longues années de guerre civile. La rigidité des deux camps risque d’être d’autant plus exacerbée que le Collectif est galvanisé par les succès des contestations citoyennes contre les troisièmes mandats d’Abdoulaye Wade (Sénégal 2012) et de Blaise Compaoré (Burkina Faso 2014).

La candidature de Nkurunziza est suspendue à l’arbitrage de la Cour constitutionnel. Mais, la décision de cette institution ne fait l’ombre d’un doute, puisque sa neutralité est sujette à caution. Seulement, d’autres oppositions se dressent sur le chemin du président NKurunziza.

Sauts d’obstacle

Le président en exercice est jusque-là resté sourd aux multiples appels et à l’avalanche de critiques contre sa troisième candidature. Mais, pour arriver à ses fins, le président Pierre NKurunziza doit franchir deux autres obstacles majeurs : les opposants dans son propre parti et la communauté internationale.
En effet, plusieurs ténors du parti avaient pris publiquement position contre une troisième candidature du président. Certains parmi eux ont déjà été exclus du parti ou emprisonnés. C’est le cas de Hussein Radjabu, ancien président du CNDD-FDD, emprisonné. De même, le général Godefroid Niyombare, ancien chef des services secrets est tombé en disgrâce suite à son rapport déconseillant le président de briguer un troisième mandat. Selon lui, cette éventualité risque de plonger le pays dans le chaos. Une mise en garde qui va lui coûter son poste. Ces purges n’ont font que renforcer l’opposition interne. «La candidature du président pour un troisième mandat est maintenant un sujet de division au sein du CNDD-FDD. Les modérés qui craignent une réaction de la rue, une sanction dans les urnes et la perte de certains soutiens internationaux voient un risque majeur pour le parti. En effet, l’enthousiasme ne semble plus dominer dans l’électorat du CNDD-FDD et certains cadres estiment que le président est responsable de cette baisse de popularité », analyse l’International Crisis Group dans son rapport de 17 avril 2017, sur le processus électoral au Burundi.
Au plan international, la candidature en gestion du président Nkurunziza fait réagir.

Les États-Unis par la voix du président Barack Obama ont fermé désapprouvé la troisième candidature de Pierre Nkurunziza. Une position réitérée par l’Ambassadrice Samantha Power, membre de la délégation du Conseil de sécurité des Nations Unies qui effectuait une visite de travail au Burundi, le 15 mars dernier. «La question de troisième mandat est extrêmement porteuse de divisions dans la société burundaise. La position des États-Unis est claire sur ce point. Selon les Accords d’Arusha, il ne peut pas y avoir de troisième mandat», a-t-elle insisté. Le président burundais ne fait pas face à la seule désapprobation de Washington. L’Union européenne, l’Union africaine et l’Église catholique burundaise ont respectivement manifesté leur opposition à cette candidature.

Pour asseoir une légitimité, le président s’est engagé dans une tournée dans le pays des profondeurs pour s’assurer l’appui du monde rural qui compte 80% de la population générale.

Face à cette tension électrique, des centaines de Burundais ont quitté le pays. Cette confrontation aura une influence certaine sur le Rwanda et la Rdc, deux pays voisins où les présidents sont confrontés à la même impasse du troisième mandat.

Voisins

Au Rwanda, le président rwandais Paul Kagamé à qui la constitution interdit un troisième mandat à la présidentielle de 2017 fait lui aussi face à un problème. Actuellement, il maintient le suspens. Accédé au pouvoir en 1994 avec sa rébellion du Front patriotique rwandais, Paul Kagamé occupe alors le poste de Vice-président et ministre de la Défense après le génocide jusqu’n 2000. C’est en 2003 qu’il est élu président de la République avec un score soviétique de 95 % des voix et réélu en 2010. Mais ce leader charismatique qui a mis fin au génocide et engagé le pays sur la voie de l’émergence économique se heurte à la constitution rwandaise lui interdit un troisième mandat. Contrairement à son homologue burundais, Kagamé semble avoir le soutien entier de son parti et d’une bonne frange de l’opinion rwandaise. Devant les avertissements pressants des pays occidentaux contre toute modification de la constitution, l’intéressé renvoie sans cesse dans ses discours la légitimité au peuple rwandais. «Le temps est venu pour nous de débattre, démocratiquement, sereinement et en toute indépendance de la question. Les conclusions en seront tirées par les Rwandais et par eux seuls. Nous n’avons pas la prétention de dire qui doit diriger la France ou les États-Unis. L’inverse aussi doit être vrai», argue le président Kagamé dans une interview accordée à Jeune Afrique. En attendant de trouver une formule, la pression monte. Mais, le président Kagamé est moins embêté par son voisin congolais.

Sous la pression de la rue et des chancelleries occidentales, Joseph Kabila qui doit terminer son deuxième mandat en 2016 est coincé. La constitution congolaise est sans équivoque sur son éventuel troisième candidature. Il dit : «Le nombre et la durée des mandats du président de la République ne peuvent faire l’objet d’aucune révision constitutionnelle». Un verrou difficilement surmontable. Pour l’heure, le président Kabila, a opté pour la méthode du silence sur la question, même s’il entretient un retard calculé sur le calendrier électoral. Il n’empêche la pression s’accentue sur le camp présidentiel au fur à mesure que l’élection se rapproche. En témoigne, les effets pervers de la dernière odyssée des mouvements Y en a marre et Balai citoyen dans ce pays en soutien à leurs camarades de « Lusha » et « Filimbi ». L’interpellation de ces jeunes a remis la candidature du président sortant au cœur de l’actualité internationale.

Les oppositions internes à un troisième mandat pour le Congolais Joseph Kabila, le Rwandais Paul Kagame ou encore le Burundais Pierre Nkurunziza n’augurent pas des lendemains qui chantent dans la région des Grands Lacs. Une tension ravivée par les injonctions à répétition de Washington et autres chancelleries occidentales. Les échéances électorales à l’horizon risquent de mettre en éruption cette région qui est un grand volcan endormi. L’embrasement d’un pays aura une incidence malheureuse sur la stabilité précaire de toute la région.

Controverse autour d’un mandat au Burundi

La candidature controversée du président Pierre Nkurunziza du Burundi découle des interprétations contradictoires de la Constitution. Le président a été élu pour la première fois en 2005 par le Parlement dans le cadre de l’application des accords d’Arusha de 2000. Par la suite, Il a été réélu au suffrage universel en 2010. Mais l’article 96 de la Constitution prévoit que « le chef de l’État est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois ». Pour ces partisans, le premier mandat ne compte pas. Une lecture balayée d’un revers de main par le camp adverse. La Cour constitutionnelle a finalement validé la candidature du Président sortant.