Il y a 238 partis politiques au moins dans ce pays de 13 millions d’habitants. L’opinion s’en émeut, mais la flambée fait le « business » politique du pouvoir qui craint les grands blocs forts et les leaders puissants.

Qui pouvait croire, en 1981, que la boutade du président Abdou Diouf ferait l’affaire du pouvoir ? Sans doute personne ! Sitôt les manettes en main, Diouf s’engage dans un contrepied parfait de la ligne dure laissée par son prédécesseur, Léopold Sédar Senghor. Il décrète une ouverture politique totale et lance : « La mosquée est là, quiconque le peut est libre d’appeler à la prière. » La mesure charrie un flot de louanges. Diouf ploie sous le poids des superlatifs. Il ne pouvait mieux engager la poursuite des trois ans qui restaient au mandat de Senghor. Même si l’article 35 de la constitution qui lui a ouvert le boulevard de Roume était fortement décrié par son principal opposant, Me Abdoulaye Wade. Un soleil aux rayons blafards met en clair tous ceux qui s’abreuvaient aux idées « interdites ». C’est alors le printemps des marxistes, maoïstes et autres anarchistes de tous ordres. L’hégémonie du Parti démocratique sénégalais (Pds) est brisée dans l’opposition. Le sang neuf qui irrigue le paysage politique requinque le Ps. Certes Diouf accuse le coup d’un discours de gauche fielleux appuyé par une littérature trempée dans de l’acier contre les monopoles et l’ancienne puissance colonialiste. Toutefois, le temps aidant, les crises internes aux partis fragilisent l’opposition. Les partis de l’opposition traversent des frondes génératrices de nouvelles formations politiques.

Diouf ouvre les vannes

En 1985, le député Serigne Diop et un groupe de militants de premier plan inaugure l’ère des « R » -rénovation- dans les partis. Ils s’attaquent au tout-puissant Secrétaire général du Pds, Me Abdoulaye Wade, dénoncent le management du pape du Sopi et, ironie du sort, flagellent et tournent en dérision le caractère démocratique du Pds et le statut de démocrate de son leader. La crise prend de l’ampleur et vire au registre trivial. Wade accuse le pouvoir notamment Jean Collin. Serigne Diop persiste et finit par créer le Pds/R (Rénovation). Wade attaque la dénomination de ce parti et prévient que désormais liberté est donnée à quiconque le voudrait d’adjoindre un « R » à quoi que ce soit. Dans la foulée, il menace de s’autoproclamer « Président de la République/R ». Des flancs du Pds, naît un autre parti, l’Uds/R, celui de Mamadou Fall Puritain, aujourd’hui décédé. Deux autres seront encore déclarés au Ministère de l’intérieur : le Pls de Me Ousmane Ngom et le Bcg de Jean Paul Dias, tous deux anciens du Pds. Le Ps au pouvoir s’en est félicité, sans doute.

Le Rassemblement national démocratique (Rnd) du professeur Cheikh Anta Diop s’installe dans la tourmente. La crise éclate au sommet du parti lorsque le Rnd refuse de siéger au Parlement respectant ainsi le mot d’ordre de boycott de l’opposition lancé en guise de protestation contre la mascarade électorale de 1983. Me Babacar Niang, secrétaire général adjoint du Rnd, deuxième sur la liste des députés prend le siège laissé vacant par Cheikh Anta Diop. C’est la rupture. Me Niang crée le Plp. Des flancs du Plp naît le Cds d’Abdou Fall. Quant au professeur Pape Demba Sy, il crée avec des anciens du Rnd l’Udf/Mboolomi. Dialo Diop et le professeur Madior Diouf continuent de se disputer la paternité du parti de l’illustre égyptologue. Le Rnd va se scinder plus tard en deux entités réparties entre les deux héritiers. Le mythe du leader incontesté se déconstruit de plus en plus. Djibo Kâ en a fait les frais à l’entre-deux-tours de 2000. Et pour avoir fait un va-et-vient incompréhensible, il va perdre certains partisans en cours de route, jusqu’à la scission d’avec le groupe de Doudou Sarr.

L’alternance accélère

La tendance s’alourdit en 2000 lorsque Wade .s’installe à Roume. Pour avoir choisi Idrissa Seck comme N° 2, il voit partir Ousmane Ngom, futur leader du Pls. Quant à Aj/Pads, le parti dirigé jusque-là par Landing Savané, il constitue un cas d’école. A partir de la Présidentielle de 2007. Aj, un des rares rescapés de l’équipée de 2000 contre Abdou Diouf est au pied du mur. Deux logiques s’affrontent chez les cocos de Gibraltar : soutenir Wade ou aller sous la bannière du parti. Finalement Landing se présente contre Wade et récolte le pire résultat que le parti n’ait jamais réalisé à des élections. Le camp du numéro 2, Mamadou Diop Decroix, théoricien du soutien à Wade affronte celui du secrétaire général Landing Savané. Chacun se prévaut de la paternité du parti. Le tribunal tranche en faveur de Decroix. Landing sauve la face en ajoutant « Authentique » à son Aj. C’est la même logique d’affaiblissement du leader et du parti qui prévaut aujourd’hui à l’Alliance des forces de progrès (Afp).

Tant que je serai là, personne ne s’opposera à Macky Sall. C’est en substance la position affichée par le leader de l’Alliance des forces de progrès (Afp). Le propos a fait jaser l’opinion, mais l’homme de l’appel du 16 juin » y est resté marbré. Son parti ne le suit pas. Le climat s’est complètement détérioré à la publication du fameux communiqué du 10 mars 2014 appelant à s’aligner derrière Macky Sall en 2017. C’est la bagarre au sein même de l’Afp et des attaques virulentes contre les progressistes opposés à l’alignement derrière Macky Sall en 2017.

BBY encore sur pied

Niasse coupe des têtes. Huit cadres dont le numéro deux Malick Gackou de son parti sont suspendus de son parti. Le secrétaire général national des jeunesses de l’Afp, Malick Guèye qui émargeait à l’Assemblée nationale en a été renvoyé. Ces jeunes avaient clamé haut et fort que le parti aura un candidat. Malick Gackou, ancien ministre crée son parti, le Grand parti. « C’est fini. J’ai définitivement tourné la page de l’Afp et je ne veux plus qu’on me parle de ce parti. J’ai d’ailleurs demandé à tous mes amis qui y militent de ne pas démissionner. Je les ai invités à se battre à l’intérieur pour les valeurs que nous avons toujours partagées », déclare M. Gackou en mars dernier, lors de la mise en place de sa Fondation Maternité Solidarité.

Ça flambe de partout. C’était le deux cent-énième démembrement des flancs du Parti socialiste qui avait vu partir Souty Touré (PS authentique), Robert Sagna (Rds), Ablaye Makhtar Diop (Surs), Doudou Ndoye, qui du PDS au PS créera l’Upr). Et plus récemment, Malick Noël Seck. Au point qu’on a comme l’impression que les partis naissent comme des champions devant un Etat visiblement impuissant, mais consentant de l’affaiblissement subséquent des formations en face. Niasse, Wade, Djibo auraient pu être des « poisons » s’ils étaient restés forts. Les frondes intérieures qui aboutissent à la naissance de nouveaux partis affectant la fois le leader et la toute puissance du parti. Certes l’Etat s’est engagé dans la réflexion partie de l’initiative de l’Ong-3D en partenariat avec l’Usaid. Mais quel pouvoir s’accommoderait avec des partis et des leaders forts ? Partout où il y a des blocs politiques puissants comme aux Usa et France, l’alternance est rapide. Face à cette logique, le pouvoir qui dit vouloir combattre la floraison des partis continuera à traîner les pieds. Et à laisser s’enflammer le nombre de partis : 238 au Sénégal et des poussières, bientôt!